High Life

Claire Denis - Allemagne, France, Etats-Unis, Pologne, Royaume Uni - 2018 - vost - 110' - Couleurs - Numérique

L'histoire d'un groupe de criminels expérimentés condamnés par la justice. Sur leur temps d'emprisonnement, ils acceptent de participer à une mission spaciale gouvernementale, vouée à l'échec, dont l'objectif est de trouver des sources d'énergie alternatives, et de prendre part à des expériences de reproduction...

Critique

Plonger dans ce film spatial hors normes, c’est assister, d’abord, à une scène d’ouverture magistrale. Un cosmonaute (Robert Pattinson) est sorti de son vaisseau pour une réparation sur une paroi. Au milieu de la nuit intersidérale, il s’affaire avec une sorte de tournevis, tout en communiquant à distance avec un bébé resté seul à l’intérieur. Soudain, un cri particulièrement strident de l’enfant dans son casque le fait sursauter et lâcher son outil dans le vide abyssal. L’intervention technique demeurera inachevée… Dans le même mouvement, Claire Denis installe un univers vertigineux et annonce la couleur : nous voilà sous le signe de l’irréparable et de l’irréversible.

Le vaisseau flotte à la dérive, au-delà du Système solaire. Tout, à l’intérieur, témoigne de l’usure du temps et de la négligence des humains. Ces signes tranchent avec la géométrie et la netteté de laboratoire de la majorité des films d’espace. Un jardin en friche ajoute à l’atmosphère d’abandon. On découvrira peu à peu, selon une chronologie brisée, le processus de délitement, depuis la situation initiale (une dizaine de passagers) jusqu’à cette troublante aberration : un homme et un enfant seuls à bord, seuls au monde.

L’irréparable, c’est aussi la marque des fautes commises sur Terre par les membres de l’équipage, des criminels condamnés à mort, à qui ce voyage ­expérimental a été proposé comme une alternative à leur peine. Même la scientifique du groupe (Juliette ­Binoche), seule figure d’autorité, partage l’infamie avec les autres. Ce lourd passé, ajouté à l’ambiance de déréliction, rappelle Solaris, d’Andreï Tarkovski (1971), œuvre illustre à (re)découvrir, où des cosmonautes perturbés rencontrent, dans leur station spatiale, d’étranges visiteurs — leurs proches, y compris disparus —, les renvoyant à leur sentiment de culpabilité.

Mais High Life évoque un Solaris où la sexualité aurait supplanté la métaphysique. Seul principe de vie, à la place de l’âme : la pulsion. Le protocole originel d’expériences sur la reproduction dans l’espace (d’où le bébé) a viré à d’humiliants rituels érotiques infligés aux hommes par la scientifique. Entre l’onanisme organisé, l’abstinence rebelle de l’un et la violence sexuelle des autres, la cinéaste retrouve son art organique et transgressif : elle a filmé, jadis, une femme dévorant littéralement son amant dans son sulfureux film de vampires, Trouble every day.

L’évidence que les personnages ne pourront plus revenir sur Terre lui permet aussi d’interroger, comme in vitro, les tabous et la morale — chancelante. Spécialement dans le dernier mouvement, où l’enfant a grandi, est devenue une jeune fille, qui n’a connu et ne connaîtra qu’un seul homme, son père… Ce tête-à-tête en huis clos, à la fois autosuffisant et plein de désirs impossibles, fait alors culminer le trouble, avec le néant en ligne de mire. Tableau stylisé d’une humanité au pied du mur, sans idéal ni espérance, High Life est un vrai film de mise en scène, un spectacle fascinant, mais aussi un objet de réflexion dérangeant : autant de raretés sur nos écrans.

Louis Guichard, Télérama