La Lune de Jupiter

Kornél Mundruczó - Hongrie - 2017 - vost - 123' - Couleurs - Numérique

Un jeune migrant se fait tirer dessus alors qu'il traverse illégalement la frontière. Sous le coup de sa blessure, Aryan découvre qu'il a maintenant le pouvoir de léviter. Jeté dans un camp de réfugiés, il s'en échappe avec l'aide du Dr Stern qui nourrit le projet d'exploiter son extraordinaire secret…

Critique

Si Jésus était de passage parmi nous en 2017, il aurait les traits d’un réfugié syrien tentant de gagner l’Europe. Tel est le postulat du film La Lune de Jupiter, de Kornél Mundruczó. Il nous vient de Hongrie, pays où la question des migrants est très sensible. (…) L’œuvre de Kornél Mundruczó est un savant mélange d’implacables allégories et de tentatives parfois mégalomaniaques. Après l’intriguant et millimétré White God [une parabole sur le racisme et la xénophobie qui règnent dans la Hongrie de Viktor Orbán], récompensé en 2014 dans la catégorie Un certain regard à Cannes, le cinéaste est revenu sur la Croisette cette année avec un film complexe et tourbillonnant, La Lune de Jupiter. Dotés d’une approche humaniste commune, ces deux longs-métrages montrent que le réalisateur, autrefois considéré comme un artiste hardcore, sait jouer avec les codes établis comme personne en HongrieEn 2006, Alfonso Cuarón avait, dans Le Fils de l’homme, dépeint un futur proche extrêmement réaliste [adapté d’un roman de P.D. James, le long-métrage du cinéaste mexicain se déroule en 2027, dans un monde frappé d’infertilité]. Son film, très réussi et pertinent, montrait déjà ce que l’on peut découvrir dans le nouvel opus de Mundruczó : camps de réfugiés, régimes autoritaires et menace terroriste au quotidien. Personne n’oserait imaginer que La Lune de Jupiter, scotchant de bout en bout, est une production hongroise – jusqu’à ce qu’il voie les acteurs György Cserhalmi ou Mónika Balsai surgir à l’écran.  (…) D’ordinaire, je n’apprécie guère lorsque des non-Hongrois endossent des rôles de magyars, mais le Géorgien Merab Ninidze assimile parfaitement la “couleur locale” avec son personnage profondément déséspéré et ses traits géniaux d’humour noir surgissant en cascade. Avec une telle production, Mundruczó ne peut que percer à Hollywood. Le travail réalisé en collaboration avec le chef opérateur Marcell Rév n’a tout simplement pas d’équivalent à ce jour dans l’industrie locale. Outre la fameuse scène d’ouverture déjà évoquée et les envols du héros, on découvre un accident de circulation si spectaculaire que Vin Diesel et Dwayne Johnson [héros de la franchise américaine Fast & Furious] peuvent se ranger des voitures, ainsi qu’une scène de fusillade si intense qu’elle ridiculise la récente performance de Keanu Reeves [dans John Wick 2, inspiré des films d’action hongkongais]. 

Espérons surtout que Jed Kurzel [le compositeur australien de la bande originale] continuera de travailler aux côtés des deux magiciens de l’image que sont Mundruczó et Marcell Rév, car ils ont à eux trois construit une mythologie audiovisuelle extraordinaire, comparable à celle du trio de monstres sacrés Steven Spielberg-Janusz Kaminski-John Williams.

Et je souhaite sincèrement que la lassitude engendrée par le flot d’informations et d’images sur la crise des migrants ne fasse pas fuir les spectateurs. Même si La Lune de Jupiter n’a pas eu droit aux mêmes distinctions que Le Fils de Saul de László Nemes et Corps et âme d'Ildikó Enyedi [deux autres longs-métrages hongrois qui ont respectivement remporté l’oscar du meilleur film étranger en 2016 et l’ours d’or à la Berlinale en 2017], cette œuvre flamboyante et d’envergure hollywoodienne mérite qu’on lui donne sa chance.

Zsolt Bodnár