Touki Bouki

Djibril Diop Mambéty - Sénégal - 1973 - vost - 89' - Couleurs - Numérique

Anta est une jeune étudiante belle et farouche. Elle fait ce qu'elle veut et se moque bien de ce que les gens pensent d'elle. Elle tombe amoureuse de Mory, travailleur aux abattoirs, qui lui fait l'amour au bord de la falaise, et la promène sur sa fabuleuse moto ornée de cornes de vaches. Ce couple rock n' roll fait des envieux. C'est pourquoi, lorsqu'ils se mettent en tête de trouver les moyens de s'échapper d'un Sénégal devenu trop étroit pour eux, ils se heurtent à toute sorte d'obstacles.

Film culte, métissage entre Easy Rider et l'oeuvre de Jean Rouch, Touki Bouki est le premier film du grand cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambéty. Un film onirique et inventif, dénonçant le colonialisme avec un humour décapant, dont Scorsese a dit : "S'il y a un seul film à sauver dans l'histoire du cinéma c'est celui-là".

Critique

Le film magistral de Djibril Diop Mambety, Touki Bouki (en français, Le voyage de la hyène), restauré par la World Cinema Fundation en 2008, produit encore aujourd'hui un choc qui continue de nous interpeller. Considéré comme un classique du cinéma (il a reçu en 1973 le Prix de la Critique Internationale du festival de Cannes et le prix du Festival International du Film de Moscou), ovni troublant, clairvoyant, Touki Bouki est chargé d'une imagination critique et poétique loin d'être épuisée. Il a marqué un tournant stylistique pour le cinéma (africain). Née après les Indépendances, cette œuvre est un exemple de l'invention d'un cinéma en Afrique affirmant le droit de se réapproprier l'espace et le temps, de décoloniser la pensée et l'imaginaire. Observation subtile de l'histoire de la vie de ses contemporains et d'une société africaine en pleine mutation, Touki Bouki rompait avec les images projetées sur l'Afrique, celles d'un grand corps, naturel, éternel et dangereux, soumis à une succession de crises, de guerres, d'autodestructions, d'exodes. Ce film dense, parfois violent, marqué par la radicalité de sa liberté formelle, par ses ruptures esthétiques et ses confrontations multiformes (réalisme et fiction, farce et tragédie, romanesque et ironie, hallucination et dénonciation), par une incroyable énergie dans son rythme peut être appréhendé comme un conte philosophique, un voyage initiatique, une épopée, une recherche : « Je me suis concentré sur la notion de liberté, qui comprend la liberté de ne pas savoir ».

Aujourd'hui, Touki Bouki est à interpréter au regard des relectures des modernités africaines entreprises depuis les années 1990 qui considèrent la construction des modernismes africains dans leurs relations complexes (modernités enchevêtrées et brutales) avec le modernisme occidental. Loin de l'afro-radicalisme, du nativisme topographique et de l'essentialisation de l'Afrique, il amène à penser non seulement la question de l'altérité, de la singularité plurielle, de la multiplicité, mais aussi du semblable qui permet d'envisager une éthique du prochain. C'est une œuvre qui porte en elle l'ambivalence analysée par la critique déconstructive postcoloniale. Elle joue dans un mouvement dialogique au sein duquel elle est l'objet d'une dialectique, de négociations de réalités antagonistes découlant de la colonisation et ses suites (aspirations paradoxales, références hybrides, conflit intérieur) et témoignant de l'émergence de nouvelles identités culturelles. La perspicacité de sa critique sociale résonne avec les enjeux actuels du Sénégal (nouvelles définitions d'un projet de société, débat intergénérationnel entre les protagonistes de 1968 et le collectif Y en a marre, vitalité et vigilance démocratique, transformations économiques, sociales et culturelles rapides sous les impacts de la mondialisation, immigration clandestine ou non, contrôle de la sexualité lié à la montée des religions, affaiblissement du cinéma et de son impact politique supplanté par les vidéoclips du net, etc.) mais mène également au cœur de problématiques entre l'Afrique et la France – remontant à l’époque coloniale – et qui, malgré des changements, continuent à hanter le présent (politiques d'immigration et de coopération). Elle vient heurter l'impensé d'une forme d'ethno-nationialisme racialisant existant en France, briser l'afropessimisme ou encore les approches africanistes. (…)

Emmanuelle Chérel, «Penser depuis la frontière»

Projeté dans le cadre de

Du 1 Juillet 2020 au 18 Août 2020
Les classiques d'hier et d'aujourd'hui
Echos… Cet été, les Cinémas du Grütli proposent une programmation riche et éclectique.