Ténèbres
Un célèbre écrivain, Peter Neal, auteur de romans policiers, est invité à Rome pour faire la promotion de son nouvel opus, Ténèbres. Dès son arrivée, plusieurs personnes sont assassinées selon un schéma comparable à celui des meurtres qui jalonnent son roman.
Dario Argento, alors au sommet de son art, signe un chef-d’œuvre brutal et angoissant, un film de pure terreur, rageur et désespéré, qui, encore aujourd’hui, a peu d’équivalent dans l’histoire du cinéma. Sans doute le film le plus violent de son auteur, le plus dur mais aussi le plus radical. Réalisé en 1982, Ténèbres marque le retour de Dario Argento au giallo, après deux échappées belles vers l’ésotérisme et le fantastique (Suspiria et Inferno, deux premiers volets d’une trilogie des Mères achevée en 2007 avec La Terza Madre). À l’origine de ce cauchemar climatisé rythmé par les ritournelles entêtantes des Goblin, une expérience vécue par Argento lui-même qui, lors d’un séjour à Los Angeles, fut harcelé par un aficionado dérangé.
"Dans la filmographie de Dario Argento, Ténèbres (1982) succède aux outrances baroques et décoratives de Suspiria et Inferno et entend marquer un retour au « giallo », soit le cinéma criminel transalpin, ancré dans la réalité urbaine de l’Italie malgré son sadisme exalté et ses intrigues tarabiscotées. Fidèle à son goût pour l’excès, Argento va appréhender ce retour au thriller sous l’angle de l’ultraviolence et de l’introspection. Il s’inspire d’une mésaventure survenue à New York durant la préparation d’Inferno – des menaces de mort téléphoniques d’un admirateur dérangé – pour imaginer l’histoire d’un écrivain de romans policiers à succès, mêlé à une série de meurtres commis par un lecteur fanatique. Le directeur de la photographie Luciano Tovoli nimbe le film d’une lumière blanche et clinique qui délaisse les zones d’ombres du cinéma d’horreur pour au contraire tout montrer, dans un environnement moderne et anonyme, le quartier romain de l’Eur. Le morceau de bravoure du film est l’exploration d’une maison par un regard omniscient qui survole le toit et observe de futures victimes par les fenêtres, sur une musique tonitruante de Claudio Simonetti. Ce plan-séquence virtuose a été réalisé avec la Louma, caméra placée sur un bras télescopique et contrôlée à distance, utilisée à l’époque du tournage pour apporter une fluidité et une agilité inédites aux prises de vues. L’hyper-réalisme de Ténèbres, son esthétisme inspiré par les séries télévisées américaines des années 80 ne font qu’accentuer la cruauté, la froideur et la brutalité du film. (Presque) tous les personnages sont antipathiques et périssent sous des coups de couteau, de rasoir ou de hache, hommes et femmes confondus dans une même rage nihiliste. La misanthropie d’Argento s’exprime surtout à l’égard des personnages masculins, interprétés par des bellâtres sur le retour. Ses actrices incarnent une sexualité charnelle et agressive, impitoyablement punie. Seule la chaste Daria Nicolodi est exclue de ce jeu de massacre érotique et morbide où les meurtres à l’arme blanche sont filmés comme des viols. Il n’est pas seulement question de guerre des sexes et de confusion mentale dans Ténèbres. Le film, le plus sanglant de son auteur, capte au-delà de son intrigue policière absurde le climat de violence terroriste et de contamination du crime dans toutes les strates de la société qui régnaient dans l’Italie du début des années 80. C’est la réponse gore et triviale de Dario Argento à Identification d’une femme de son maître Michelangelo Antonioni."
-Olivier Père, Arte

