EO

De Jerzy Skolimowski
Pologne, Italie - 2022 - vost - 86' - Couleurs - Numérique
Synopsis

Le monde est un lieu mystérieux, surtout vu à travers les yeux d'un animal. Sur son chemin, EO, un âne gris aux yeux mélancoliques, rencontre des gens bien et d'autres mauvais et fait l'expérience de la joie et de la peine, mais jamais, à aucun instant, il ne perd son innocence.

Prix du Jury au Festival de Cannes 2022

Critique

Selon Platon, Héraclite aurait écrit : “Tout passe, rien ne demeure et on ne saurait se baigner deux fois dans le même fleuve.” EO est un film-fleuve, un torrent philosophique où l’espace sans cesse varie, se courbe, disjoncte, se brise parfois. Géographiquement, de la Pologne à l’Italie ; socialement, des bas-fonds de l’Europe à un palais hanté par une marquise de Sade (Isabelle Huppert en apparition iconique) ; et surtout mentalement, Jerzy Skolimowski nous invitant à partager des perceptions littéralement inhumaines puisque ce n’est plus l’homme qui est la mesure de toute chose mais, privilégié et choyé, un âne, nommé EO. Les yeux de l’âne sont ceux de son âme globuleuse et muette, pas tout à fait morte comme chez Gogol mais errante, transbahutée d’un petit cirque en faillite à un refuge pour animaux non moins carcéral, se frottant çà et là à quelques bienveillant·es camarades de voyage : une jeune artiste foraine qui est comme son indéfectible amoureuse (Sandra Drzymalska), un chauffeur routier, une migrante africaine, une équipe de football qui en fait sa mascotte pour avoir favorisé le but de la victoire (saynète aussi comique que tragique car se concluant par une baston dont EO fait les frais), un jeune curé pasolinien qui a subodoré sa sainteté, c’est-à-dire, ma foi, son innocence. À la volée, EO considère d’autres animaux d’infortune : chevaux entravés, vaches en route pour l’abattoir, poissons dans un aquarium. Ce qui le fait braire en stridences à déchirer les oreilles et le cœur. La majorité des autres, nous autres du genre humain, en veulent à sa peau comme chez Perrault et ne voient en lui qu’une bête de somme attelée à des chariots et, au final, un tas de viande propice au saucisson. Fidèle à sa réputation dans nos civilisations occidentales, EO s’entête à vivre, choisit sans cesse sa liberté, saute toutes les clôtures, s’enfuit dans ses rêves dont le filtre rouge attise toutes les fantaisies : sa métamorphose en bestiole robotisée, un monde à l’envers où des cascades chutent à rebours, des éoliennes qui invitent à une ronde de nuit qui est aussi la nuit des chasseurs, de la forêt censément primaire, zone provisoirement sauvage et périlleuse entre hibou, renard, loup et insectes étranges. Tout dans EO concourt à une élégie radicale : cadre (Michal Dymek), musique (Pawel Mykietyn), montage (Agnieszka Glinska), mise en scène de Skolimowski, jeu des acteur·trices. À cet égard, les six ânes qui incarnent successivement EO auraient mérité, au dernier Festival de Cannes où le film figura en compétition officielle, un prix collectif d’interprétation. Par son biais majoritairement sensoriel et selon une coïncidence invisible propre au cinéma, Skolimowski rejoint la fratrie des rares cinéastes (Weerasethakul, Godard, Pelechian) soucieux de notre monde qui plus que jamais va à sa perte. On sort d’EO comme d’un conte de fées, envoûté·e et inquiet·ète, mais riche d’une splendeur qui nous survivra.

Gérard Lefort, Les Inrockuptibles