Les 8 Salopards

Quentin Tarantino - Etats-Unis - 2015 - vost - 167' - Couleurs - Numérique

En plein milieu de l'hiver dans le Wyoming, un chasseur de primes et son prisonnier trouvent refuge dans un chalet habité par une bande de personnages néfastes.

Critique

Dans The Hateful Eight, Tarantino délaisse quelque peu le recours abusif à des effets de mise en scène ostentatoires pour opter, de prime abord, pour une réalisation plus épurée… De prime abord seulement, car le cinéaste a choisi de tourner en Ultra Panavision 70mm, format qui n’avait plus été employé depuis 1966 et dont l’utilisation a entraîné la nécessaire restauration de plusieurs objectifs anamorphiques. Zélateur du support argentique, Tarantino a imposé la projection de son dernier long-métrage en 70mm, dans une version jouissant de 8 minutes supplémentaires, ainsi que d’une ouverture musicale et d’un entracte (les spectateurs parisiens ont eu la chance de pouvoir profiter de ces conditions au Gaumont Marignan pendant toute la durée de l’exploitation). Ce retour à des coutumes désuètes et intrinsèquement liées à l’histoire du cinéma américain est doublé d’un retour, pour le réalisateur, à l’emploi d’un script plus personnel et détaché de toute prétention historique (l’époque d’après-guerre de Sécession servant plus de prétexte que de contexte). Structuré en chapitres et jouant sur une temporalité décousue, le scénario de The Hateful Eight est fatalement réminiscent, jusque dans ses axes dramatiques (du huis clos au whodunnit), du film matriciel de son auteur, Reservoir Dogs. Slow burner progressant avec assurance vers un pinacle de dégénérescence mentale servi par une violence extrême, mais plus enjôleuse que choquante, Les 8 salopards parvient (presque) à rester fascinant d’un bout à l’autre ; et cela ne tient qu’à une maestria filmique accordant une immense importance aux détails.

D’aucuns pourraient reprocher à Tarantino sa propension à régurgiter des influences beaucoup trop identifiables, mais rares sont ceux qui fustigent encore ses talents de dialoguiste. S’il n’est certainement pas l’instigateur de ce verbiage en apparence déconnecté de la trame nodale mais structurant, en réalité, le récit tout en définissant les personnages (exemple parmi d’autres, Jim Jarmusch le faisait déjà en 1989 dans Mystery Train), il est celui qui a poussé la pratique jusqu’à son paroxysme. Scénariste bavard accordant de facto une importance primordiale au verbe, il voit le succès de ses œuvres reposer en (grande) partie sur la réussite de sa collaboration avec les comédiens qu’il choisit ; Les 8 salopards ne fait pas exception à la règle en proposant une myriade de dialogues plus acerbes que jamais, déclamés par un casting all star majoritairement composé d’acteurs déjà aperçus dans ses précédentes œuvres. Jennifer Jason Leigh, à l’aulne d’une carrière ponctuée de rôles trash et/ou psychopathiques, livre une performance stellaire, alliant insolence, folie et furie. Elle porte le film avec un Samuel L. Jackson charismatique, mythomane et imprévisible, un Kurt Russell excellant dans son interprétation d’un chasseur de têtes bourru aux valeurs discutables, et un Walton Goggins aussi drôle que désolant, princièrement employé par un metteur en scène souvent soucieux de faire briller des acteurs injustement méconnus. Bien que livrant des performances honorables, Michael Madsen, Bruce Dern et Demian Bichir pâtissent d’un traitement en second plan ; reste Tim Roth, appréciable, mais à la limite du surjeu – son incarnation d’un bourreau anglais demeure assez en retrait pour ne pas perturber la fluidité de l’œuvre. Si nul ne saurait accuser Tarantino d’avoir sombré, au cours de sa carrière, dans un manichéisme abscons, jamais le cinéaste n’était allé si loin dans l’opacification du spectre moral de ses personnages : les huit salopards méritent leur nom, et la moindre tentative d’iconisation de l’un d’eux est aussitôt annihilée par un accès de barbarie.
Réalisateur aguerri, biberonné par une cinéphilie colossale, Tarantino juxtapose ses talents de directeur d’acteurs à une mise en scène d’une virtuosité rare, exploitant toutes les capacités de son support. La photographie dirigée par Robert Richardson emploie l’impressionnante définition de l’image pour sublimer les paysages de l’ouest américain et scruter les recoins de la mercerie ; du reste, la largeur du cadre, couplée à la virtuosité de certains plans du cinéaste, achève d’égarer le spectateur dans cette fresque paranoïaque, gorgée de personnages susceptibles d’exploser d’un moment à l’autre. Explorant les angoisses générées par l’enfermement, Tarantino guide le regard et choisit minutieusement ce qu’il veut montrer ou non. Le metteur en scène, tempérant de ce fait les élancées excessivement baroques qui ponctuaient ses dernières œuvres, met entièrement, dans The Hateful Eight, sa réalisation au service de son propos. Le long-métrage est par ailleurs porté par musique composée (nouveauté notable) par l’illustrissime Ennio Morricone. Cette dernière, aussi sublime que symbiotique, sert parfaitement la myriade de genres présents dans Les 8 salopards en favorisant les ruptures de ton tout en maintenant, à l’image du film, une cohérence nourrie par son incroyable fluidité. Elle ré-exploite un fragment inutilisé de la bande originale de The Thing, de John Carpenter, liant ainsi deux œuvres traitant d’un groupe de personnes piégées dans un désert de glace et obligées de coexister sans pouvoir se faire confiance…
Film viscéral, retranscrivant à merveille une sensation permanente de froid, The Hateful Eight brille également par l’excellence de sa direction artistique. Quentin Tarantino se sert judicieusement (à la manière d’un Sam Raimi sur Evil Dead) du décor de la mercerie, placé au cœur de l’intrigue, pour accentuer la défiance ambiante ; et la variété des costumes, élément indissociable de chacun des personnages, de renforcer l’excellence de la performance des acteurs… Mais toutes ces vertus additionnelles, compte tenu du maniérisme de Tarantino, soulignent peut-être l’une des tares de son cinéma : le sacrifice de la moindre profondeur au service du spectacle. Au gré des nombreux débats animant les protagonistes, une luxuriance de sujets – graves pour la plupart – sont abordés. Aucun d’entre eux ne saurait être pris au sérieux, du fait de l’ironie latente liée jusque dans son essence au cinéaste ; et il en va de même pour la violence, sans cesse excessive et hautement divertissante... Il serait inconvenant de fustiger le potentiel jubilatoire de The Hateful Eight, mais force est de constater que les instants les plus sombres sont continuellement altérés par l’aura populaire et inoffensive dont jouit la filmographie de Tarantino. Dès lors, malgré une narration fluide et audacieuse (d’aucuns pourraient toutefois reprocher au film ses aspects cycliques, comme si, dans un fourmillement d’idées, les grands axes des 8 salopards répondaient à une structure symétrique), le dernier long-métrage du réalisateur de Jackie Brown est meurtri par un dénouement aussi orgastique que précipité, sacrifiant bien trop rapidement toute la tension instillée avec minutie tout au long du film. Mais ce ne sont là que quelques élucubrations reprochant à une œuvre autrement maîtrisée de ne pas être parfaite… À une époque où les sorties cinématographiques dites populaires s’enchaînent et se ressemblent, The Hateful Eight est un exutoire réjouissant, intransigeant... et ô combien précieux.

Fabio Martins, AVoir ALire

Projeté dans le cadre de

Du 15 Décembre 2021 au 20 Janvier 2022
Du 15 décembre 2021 au 20 janvier 2022
Une «Histoire du Western» en un peu plus d’un mois et en 43 films ! Une proposition modeste et ambitieuse à la fois. Modeste, car on ne peut certes pas réduire l’histoire du western à 43 titres.