Tre piani

Nanni Moretti - Italie, France - 2021 - vost - 120' - Couleurs - Numérique

En état d’ébriété, le fils d’un couple de magistrats provoque un accident de voiture aux conséquences fatales. En l’absence de son mari, une jeune mère est troublée par la vision d’un oiseau noir. Un jeune père de famille nourrit un horrible soupçon concernant son voisin plus âgé. Tous vivent dans le même immeuble situé dans les beaux quartiers de Rome. Les destins se mêlent à travers les étages.

Critique

Trois étages composent cet immeuble bourgeois à Rome. Des familles s’y côtoient, comme le font généralement des voisins, sauf qu’il y a quelque chose de supplémentaire dans les relations que les personnes installent, comme si elles devaient traverser un destin tragique commun. Et c’est à peu près ce qui survient dès la première séquence où pendant que l’une des habitantes s’apprête à rejoindre l’hôpital pour accoucher, une voiture débarque à toute allure, tue une passante et effondre l’entrée d’un appartement. Cette scène inaugurale résume tout de cette nouvelle œuvre de Nanni Moretti qui réussit là un tour de force dramatique. Avec La Chambre du fils, on ne pensait plus le cinéaste capable d’une pareille intensité émotionnelle. Il met en scène trois familles, qui se voient bouleversées profondément dans ce qu’elles pensaient d’inaltérable.

Tre piani est une adaptation d’un roman. Le risque pour le cinéaste est de sombrer dans le mélodrame sirupeux et languissant. En réalité, Moretti donne à voir des êtres dans tout ce qui fait la complexité du genre humain. Chacune des destinées, même lorsqu’elles succombent à l’anarchie et l’exagération, est clairement compréhensible. La mise en scène d’une étonnante subtilité permet d’appréhender les personnalités dans leurs conflits intérieurs, sans pour autant que l’on juge leurs comportements. Car le film raconte, dans une formidable poésie du quotidien, la justice que chacun d’entre nous peut être tenté de se construire, ou la reconstitution de la réalité à l’aune de notre vision ethnocentriste. Le long-métrage avance sur plusieurs années et déroule les désœuvrements de l’âme quand elle est atteinte au plus profond d’elle-même.
Le cinéaste excelle dans la mise en scène de la complexité humaine. La caméra s’est épurée de la tentation de l’autofiction si importante dans l’œuvre de Moretti. Le film choisit un ton résolument romanesque qui laisse chez le spectateur la possibilité de toutes les formes d’émotions, qu’il s’agisse de la joie, de la colère, de la tristesse ou du réconfort. Voilà un cinéma qui prend en main ses spectateurs et les conduit dans les méandres des humanités plurielles. Naturellement, une fois de plus, le métrage donne la part belle aux relations enfants-parents ou aux relations de couples dans la solitude bourgeoise des villes. Les personnages se situent toujours dans le risque du passage à l’acte ; ils évoluent sur un fil délicat, jamais trop loin de la folie ou de l’entorse à la loi. Les années passent et le chagrin se répare, un peu à la façon du deuil décrit dans La chambre du fils. Voilà un film qui sait raconter des histoires. On se laisse aller à la beauté des sentiments, à la pudeur et, parfois, à la maladresse des personnages avec un vrai plaisir de rencontrer quelque chose qui pourrait ressembler à nos vies.
Laurent Cambon, AVoir ALire