La Nuit des rois

Philippe Lacôte - Côte-d'Ivoire - 2020 - vofr - 93' - Couleurs - Numérique

Abidjan, ville la plus peuplée de la Côte d’Ivoire. Zama, un garçon des rues, est envoyé à « La Maca », une prison au milieu de la forêt dirigée par ses détenus. En tant que nouveau venu, Zama doit, selon la tradition, raconter des histoires durant toute une nuit. Mais que va-t-il bien pouvoir raconter ?

Critique

Un jeune Ivoirien est condamné à être enfermé dans la sinistre prison de Maca. Niché au milieu d’une forêt dense et obscure non loin d’Abidjan en Côte d’Ivoire, l’établissement pénitentiaire surpeuplé et dangereux ressemble à un univers parallèle avec son propre temps et ses codes immuables. Entre surnaturel, performances musicales, danses épidermiques et épais mystère, le film fascine pour une vraie expérience de cinéma ardue et passionnante.

Tous les protagonistes du film de Philippe Lacôte naviguent en eaux troubles. Le personnel pénitentiaire épuisé, les prisonniers livrés à la loi sacrée de la prison, et surtout le personnage de Roman comme débarqué sur une planète inconnue. Une phrase introductive précise l’enjeu principal du film. Barbe-Noire, le chef des prisonniers a droit de vie ou de mort sur tous les détenus, en contrepartie il doit accepter de mourir s’il tombe malade et ne peut plus exercer son pouvoir. La violence inhérente à la vie carcérale ressort très frontalement dès l’arrivée du jeune homme dans la seule et unique prison d’Abidjan, surpeuplée et livrée à la vindicte d’individus oubliés de l’extérieur. Sans que l’on sache si c’est un test, un gage ou une épreuve, Roman est condamné par Barbe-Noire à raconter une histoire toute une nuit. L’incompréhension le dispute à l’angoisse. Le jeune homme doit faire face aux centaines de regards de marginaux à apparemment se déchainer sur lui dès l’aube advenue. Pourtant le film se veut plus poétique que brutal. Son titre emprunté à William Shakespeare donne une bonne indication sur les intentions du réalisateur. Philippe Lacôte a réalisé le film Run en 2014 et La Nuit des rois a été sélectionné à la Mostra de Venise et était dans la short liste pour le meilleur film étranger aux Oscars. La nuit de Roman doit être longue et peuplée des personnages dont il doit conter l’histoire jusqu’à l’aube, entre peur de se faire tuer et incertitude sur son sort une fois le soleil levé dans le ciel. Le film souligne le pouvoir des mots pour alimenter les esprits et garantir la vie. L’apprentissage de ce pouvoir se fait en direct, jeté dans la fosse aux lions alors que le jeune homme apprend à manier les mots pour contrôler les esprits. Des personnages singuliers hantent les lieux, comme Denis Lavant se trimballant avec une poule sur l’épaule ou Steve Tientcheu dans le rôle massif de Barbe-Noire, lui qu’on avait aperçu dans le récent Les Misérables. Le huis clos est étouffant mais le récit mis en images souligne la violence du dehors, assez équivalente à celle du dedans. L’histoire véridique de Zama King racontée par Roman anime les esprits, lui le chef de gang cruel lynché par la population en représailles de tous ses crimes. Bakary Koné est un Roman tout en émotion contenue, d’abord terrifié et puis lentement plus sûr de lui alors que la nuit se prolonge et qu’il captive la foule informe des détenus. Lorsque Barbe-Noire accepte son sort et scelle son renversement, la tension grimpe en flèche à la Maca pour une tension ravivée. En cela, le film ressemble parfois à une pièce de théâtre où les protagonistes doivent signifier physiquement leurs émotions, avec des silences et des regards habités.

La Nuit des rois est une véritable expérience cinématographique puissante et terrifiante. Avec des personnages sans espoir mais pas sans volonté, le réalisateur invite à le suivre dans les méandres de l’esprit humain, jusqu’à l’aube et la continuation de la vie.

Stanislas Claude, PublikArt