KUESSIPAN

Myriam Verreault - Canada - 2019 - vost - 117' - Numérique

Deux amies inséparables grandissent dans une communauté innue. Mikuan vit au sein d’une famille aimante, tandis que Shaniss recolle les morceaux d’une enfance bafouée. Enfants, elles se promettent de toujours rester ensemble, coûte que coûte. Mais à l’aube de leurs 17 ans, leur amitié se craquelle lorsque Mikuan tombe amoureuse et se met à rêver de sortir de cette réserve trop petite pour ses ambitions.

Critique

Plus que deux amies, elles sont comme deux sœurs. Elles ont promis de ne jamais se séparer, dans cette contrée du monde, près de la mer, où survivent les dernières communautés indiennes. On est loin du Canada de Xavier Dolan. Ici, les conditions d’existence sont rudes, le langage est châtié et l’espoir d’une vie aisée est mince. Myriam Verreault filme avec une infinie tendresse ces jeunes gens en quête d’une existence meilleure, dans cet endroit parsemé de maisons uniformes, de mer et de pêcheurs. Il y a de la beauté, du désarroi, de la candeur dans ces personnages qui tentent d’illuminer leurs vies. La musique, l’écriture et les paysages superbes accompagnent ce récit social et émotionnel.

Kuessipan est autant un film sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte qu’une réflexion politique. Il raconte le destin de ces peuples Innus auxquels l’Etat canadien concède des réserves, par culpabilité, sans leur donner la même chance de s’en sortir. Les "Canadiens blancs", comme ils disent, composent avec eux, souvent de façon assez maladroite, pendant que les Indiens se battent pour conserver leurs traditions et s’inscrire dans la modernité tout à la fois. La caméra prend son temps pour accompagner les deux petites héroïnes que le spectateur a envie de serrer contre lui. Elles rient à poitrine déployée, façonnent leur quotidien au mieux qu’elles peuvent et le spectateur s’installe avec elles pour ce voyage solaire et juvénile.

Quand Mikuan lit les textes qu’elle compose, le film prend une épaisseur poétique magnifique. L’émotion envahit tout l’écran et on mesure alors l’impuissance dans laquelle le Québec maintient les Innus. Myriam Verreault a mis en scène un long métrage d’une très grande intelligence. Elle va droit au cœur de ses spectateurs grâce à ses deux héroïnes, si différentes et si touchantes. Le Canada répare sa culpabilité et les peuples Innus essayent de survivre à l’abandon de leurs traditions. Même dans ce français que nous ne reconnaissons pas vraiment, on ressent la force des dialogues. Les paroles se nouent à ces paysages immenses, mais réduits pour les Indiens à des enclaves ridicules. Cette sorte d’éducation sentimentale à la québécoise décrit le tressaillement du désir dans un pays illimité, mais ramené à une portion congrue pour ces indigènes. Toutefois, la réalisatrice n’en rajoute jamais dans la démonstration politique. Elle se contente de donner vie à ces deux gamines, dans l’étendue de leurs vies où chaque instant recèle un condensé de bonheur et de mélancolie.

Naturellement, le drame survient. Celui de l’émancipation sociale et féminine. Celui de l’empêchement de devenir autre chose que pêcheur ou fabricant de colliers, parce qu’on est pauvre et issu d’un peuple que les colons ont dépouillé de leurs terres. Celui des carences affectives qui continuent de hanter la vie des adultes. Même l’amitié est mise à l’épreuve dans ce déterminisme terrible, dont on pressent entre les lignes qu’il a peut-être à voir avec le destin de la réalisatrice. La douleur de ces existences contrariées survient. Mais l’amour et la solidarité familiale gagnent toujours. Voilà un film sublime, tendre et profond, qui grandira le cœur des spectateurs.

Laurent Cambon, Avoir-alire