Mandibules

Quentin Dupieux - France - 2020 - vofr - 77' - Couleurs - Numérique

Jean-Gab et Manu, deux amis simples d’esprit, trouvent une mouche géante coincée dans le coffre d’une voiture et se mettent en tête de la dresser pour gagner de l’argent avec…

Critique

Le Daimavec Jean Dujardin et Adèle Haenel, était grinçant, plongé dans la grisaille. Le beau temps est cette fois de la partie, dans ce coin qui ressemble à une Côte d’Azur vaguement américaine, une contrée déserte aux couleurs légèrement passées. Manu et Jean-Gab sont deux simples d’esprit qui s’entendent comme larrons en foire. Ils ont le profil de filous, de glandeurs dans la dèche, surtout Manu, SDF depuis peu. Mais ces compères prennent plutôt la vie du bon côté. Un jour, ils découvrent dans le coffre d’une voiture une mouche géante et vivante. Jean-Gab a l’idée de l’apprivoiser et de la dresser pour qu’ils puissent s’enrichir avec.

Autant dire que le film vole assez haut dans le délire absurde. C’est pourtant simple : deux lieux successivement squattés (une caravane, puis une villa avec piscine), une voiture pourrie, un animal anormal. Il n’en faut pas plus au réalisateur d’Au poste ! pour nous transporter loin. Le surréalisme solaire, l’association parfaite de Grégoire Ludig et David Marsais (le duo Palmashow), les bifurcations du récit, imprévues mais non sans logique, tout cela procure une sensation d’innocence. D’autant plus troublante qu’elle s’impose naturellement. Comme si Quentin Dupieux gardait un pied dans le cinéma amateur, dégagé des obligations de raison ou d’efficacité à tout crin.

Du burlesque franchement libre, de la poésie loufoque mais aussi dérangeante par instants, voilà ce que délivre Mandibules. Un univers où une mouche géante peut paraître aussi attachante que les pieds nickelés qui la dorlotent. Et où l’humour culmine grâce à Adèle Exarchopoulous, surprenante et hilarante dans un numéro à contre-emploi de fille dérangée, souffrant de problèmes d’élocution, qui parle en criant et s’avère être un vrai cordon-bleu.

De nourriture, il est souvent question. Avoir à manger n’est pas le cadet des soucis des deux guignols en chef, impressionnés par « le frigo de riche » et la profusion de produits lorsqu’ils sont invités chez une amie. Quentin Dupieux s’adonnerait-il au cinéma social ? Si l’on veut, mais en sourdine, en s’appuyant sur le lien le plus rudimentaire qui soit, à savoir l’amitié de deux idiots. Étant entendu, bien sûr, que l’idiotie n’a rien à voir avec la sottise. Au contraire. Elle balaie ce qui s’en approche — la suffisance comme l’intelligence — pour atteindre une forme de sagesse radicale.

Jacques Morice, Télérama