Josep

Aurel - France, Belgique, Espagne - 2020 - vofr - 74' - Couleurs - Numérique

En février 1939, le dessinateur Josep Bartoli a dû fuir son Espagne natale qui a basculé dans la dictature franquiste après la guerre civile espagnole. Comme des milliers de réfugiés espagnols, il passe en France, mais se trouve parqué dans un camp. Les réfugiés, mal nourris, sont victimes de mauvais traitements. Pourtant, l'artiste se lie d'amitié avec un gendarme qui lui fait passer notamment un crayon et du papier. Josep Bartolí poursuit son voyage à New York et au Mexique où il rencontre la peintre Frida Kahlo, dont il tombe amoureux…

Critique

Qui mieux qu’un autre dessinateur pouvait évoquer le destin incroyable de cet homme ? Car c’est avec le crayon que Josep Bartoli revendiqua sa liberté ! Il dessine l’enfer des camps et capture, par des traits précis et expressifs, toute la souffrance de ses compatriotes. Servant d’exutoire, ses esquisses devinrent par la suite un témoignage précieux sur cette période. Aurel a d’ailleurs choisi de mettre en scène l’œuvre de Bartoli, en intégrant quelques-unes d’entre elles dans son film. Ainsi, leurs dessins se conjuguent, nourrissant un récit puissant et poétique, grâce à la distance que permet ce mode de représentation.

Les dessins d’Aurel offrent une grande variété de styles et de techniques. D’une époque à l’autre, le trait évolue: relativement marqué, il s’affine et se précise parfois, tandis que les couleurs s’étoffent avec la rencontre de Frida Kahlo. Les dessins à la plume, au crayon, au feutre ou sans trait, s’entremêlent et constituent autant d’outils sensibles au service du récit et des émotions.

Les planches se succèdent davantage qu’elles ne se fondent, et il en résulte un rendu quasi-artisanal de l’animation, qui a beaucoup de charme. Aurel revendique son choix d’utiliser le dessin, cet « art du raccourci » pour raconter le réel avec une force qui ne pourrait être trouvée autrement. Il préfère d’ailleurs parler de « film dessiné » plutôt que de film d’animation.

Les images prennent vie grâce aux voix d’acteurs talentueux dont Sergi López (dans le rôle de Josep) ou encore Gérard Hernandez (dans celui du grand-père), ainsi qu’à celle de la chanteuse Sílvia Pérez Cruz (dans celui de Frida Kahlo), qui nous émeut tout au long du film par sa pureté et sa fragilité. La bande-son, enregistrée avant même le début du travail d’animation, participe pleinement à l’œuvre finale. L’hommage ainsi rendu à Josep Bartoli apporte quelque chose de plus au dessin, «afin de lui redonner vie de la meilleure façon qui soit», selon les mots mêmes du réalisateur. 

Redoutant et désirant à la fois ce passage de la solitude de la planche au monde pluriel de la réalisation, Aurel réussit magnifiquement son projet. A l’image de Bartoli, le dessinateur cinéaste met son travail au service de la vérité et de la mémoire, et nous offre un beau moment artistique !

Maddalen Riou, Avoir-alire, 2020