River of Grass

De Kelly Reichardt
Etats-Unis - 1994 - vost - 76' - Couleurs - Numérique
Synopsis

Derrière les Everglades, la " rivière d’herbe ", vit Cozy, seule, dans un mariage sans passion, ignorant ses enfants. Elle rêve de devenir danseuse, acrobate, gymnaste. Une nuit dans un bar, elle rencontre Lee, un jeune homme sans emploi qui vient de récupérer une arme à feu…

Critique

« It wasn’t any one big thing, but a lot of little things that just grew deeper and deeper under her skin » (« Ce n’était pas une grande chose, mais plein de petites choses qui se sont peu à peu enracinées en elle ») imagine Cozy (Lisa Bowman), l’héroïne de River of Grass, en s’interrogeant sur ce qui a poussé l’ancienne locataire de sa maison à tuer son mari. On pourrait en dire autant du cinéma de Kelly Reichardt, dont la profondeur réside dans les détails. Ce premier film d’inspiration autobiographique (comme le personnage, la cinéaste est née à Miami d’un père officier de police), inédit en France, ne fait pas exception à la règle. À la suite d’un meurtre qu’ils pensent avoir accidentellement commis, Cozy décide de s’enfuir avec Lee, un trentenaire sans emploi. L’arme du « crime » appartient en réalité au père de la jeune femme : en enquêtant sur la disparition de son pistolet, ce dernier se retrouve ainsi ironiquement à chercher sa fille (« a missing gun, a missing daughter »). Si l’usage de la voix-off, le montage relativement dynamique et le ton humoristique étonnent au regard des films habituellement mutiques et langoureux de Kelly Reichardt, River of Grass constitue pourtant l’embryon de son travail à venir. 

« I like to think of her there in a sequined cape flying through the air, without a single net to catch her fall » (« J’aime bien l’imaginer là-bas [dans un cirque] vêtue d’une cape pailletée, volant dans les airs sans un filet pour rattraper sa chute ») raconte Cozy, à propos de sa mère partie lorsqu’elle avait dix ans : dès le début, celle qu’on verra escalader des murs, tourner sur elle-même, faire le pont ou sauter à cloche-pieds, affirme un goût pour le déséquilibre. Lorsqu’elle imagine des situations impossibles (la réunion de toutes ses connaissances dans une piscine) ou qu’elle se lance dans des calculs infinis (l’estimation du nombre d’heures qu’il lui reste à vivre), elle recherche également une forme de vertige. À travers cette gymnastique, on devine une tentative de voir le monde autrement en bousculant ses repères. La caméra répond au désir de l’héroïne en adoptant des points de vue acrobatiques, à l’image de la contre-plongée où les pieds de la jeune femme se détachent sur un ciel azur. Son prénom « Cozy », qui signifie « confort » en anglais, résonne dès lors de manière paradoxale : c’est dans l’instabilité qu’elle semble se sentir la plus à l’aise. « Limbo, that’s sounds nice » pense-t-elle à haute voix, confirmant son penchant pour les états flous et incertains, à l’opposé de sa vie de famille, tranquille mais dépourvue de sens. Lorsque l’occasion de quitter celle-ci se présente, elle la saisit ainsi presque aussitôt, comme si « elle l’attendait » dira plus tard aux policiers l’homme qu’ils ont manqué de tuer. Le muret ou le tuyau d’arrosage le long desquels Cozy marche telle une funambule apparaissent dès lors comme les lignes de fuite qu’elle emprunte pour échapper à sa destinée. Les raccourcis qu’elle prend, à l’image du champ qu’elle traverse pour se rendre dans un bar, participent aussi indirectement de la conquête de sa propre existence. L’échangeur que l’héroïne aperçoit sur la route incarne à cet égard une multiplicité de chemins (et donc la possibilité de troquer sa vie contre une autre) par opposition à une voie unique, déjà toute tracée.

Le motif de la ligne symbolise également une frontière morale : la loi est ainsi comparée à plusieurs reprises à une ligne droite à ne pas franchir. Cozy, à qui le crime donne des papillons dans le ventre, éprouve un vif plaisir dans la transgression. Le mouvement de caméra faisant de son tir le prolongement d’un rapprochement physique avec Lee, qui avance son visage vers le sien et prend sa main en même temps qu’il y dépose le revolver, figure bien cette sensualité du crime. Le glissement des personnages vers la pulsion peut s’apparenter au retour à une nature primitive, hypothèse que tend à confirmer le titre, River of Grass, du nom que donnaient autrefois les Indiens aux Everglades. Pieds nus, le couple traverse des cadres saturés de bleu (celui de leurs vêtements ou de leur voiture, mais aussi celui du ciel ou de la mer), s’acheminant vers un horizon de liberté. Le crime représente en effet un absolu aux yeux de Cozy qui commente en voix-off « If we were’nt killers, were weren’t anything » après la découverte de leur innocence. On observe un semblable retournement de la morale dans la bouche de Mickey, l’un des Tueurs nés d’Oliver Stone, qui voit dans le meurtre une forme de pureté. Le film, parangon d’ultra-violence, se situe pourtant à l’opposé de celui de Kelly Reichardt, qui revisite ici l’imaginaire américain, tâche qu’elle n’a eu depuis de cesse de poursuivre. 

Prenant le contre-pied du « They’re young, they’re in love and they kill people » accompagnant la sortie de Bonnie and Clyde en 1967, les héros de River of Grass ont la trentaine, de la cellulite et le front dégarni, ils ne s’aiment pas et savent à peine tuer un cafard. Lee, qui commet son plus grand hold-up en volant des vêtements dans un lavomatique, se révèle être un gangster particulièrement médiocre. Plusieurs scènes, jouant d’un savoureux comique de situation, réduisent ainsi son potentiel criminel à une vaste blague : « Hey, arrest that guy. He walked out in the middle of my sentence » plaisante l’employé d’un magasin de disques à qui Lee a tenté de revendre sa vieille pile de vinyles. Peu de temps après, le caissier d’un supermarché lui reproche de violer la loi en entrant pieds nus alors qu’il compte braquer la caisse. Au moment fatidique, il est pris d’hésitation lorsqu’un homme armé d’un pistolet entre et le devance, lui laissant comme seul lot de consolation une perruque gratuite et un coup de poing du vendeur. Ce ton burlesque n’est pas fréquent chez Kelly Reichardt où la mélancolie domine, comme dans Old Joy où l’un des personnages compare l’univers à une larme. Fidèle en revanche à son style minimaliste (dont La Dernière Piste, western contemplatif sur l’errance de pionniers américains dans l’Oregon du XIXe siècle, représente peut-être l’acmé), la cinéaste ne raconte ici pas grand-chose si ce n’est le quotidien ennuyant de deux fugitifs dont la plus grande aventure se borne à devoir trouver de quoi payer leur chambre d’hôtel. En cela, elle brise l’attente spectaculaire qui pèse habituellement sur le genre : l’action n’existe ici que sur un mode parodique comme dans la course poursuite du début, où le père de l’héroïne se rend compte qu’il a perdu son pistolet au moment où il s’apprête à tirer sur sa proie.

Si par ailleurs les films d’amants criminels ne mettent pas toujours homme et femme sur un pied d’égalité (il n’est pas rare d’y voir un homme libérer une femme de l’emprise d’un autre homme, père ou mari, tel un prince charmant délivrant sa princesse), River of Grass se distingue sur ce point par la finesse du portrait féminin qu’il dessine. Cozy est un électron libre, qui s’émancipe des carcans pesant habituellement sur les femmes : en abandonnant mari et enfants, elle s’affranchit ainsi de son rôle d’épouse et de mère. Dans un plan où on la voit fumer tout en versant du coca dans un biberon, elle déclare ainsi se sentir étrangère au concept de « lien maternel » et rêve que l’on kidnappe ses enfants. Lorsqu’elle part avec Lee, elle ne quitte pas son mari pour un amour plus grand mais rompt les liens du mariage au profit d’une union criminelle plus profonde selon elle (« murder is thicker than marriage »). Leur relation, qui relève davantage de la camaraderie, est bien loin de la passion unissant Sailor et Lula, les amants flamboyants de David Lynch. Aussi lorsqu’il lui propose une vie rangée, elle ne le supporte pas et se débarrasse de lui, comme la femme du début avec son mari. Tandis que l’usage de la violence est souvent réservé aux hommes (dans La Balade sauvage de Terrence Malick, Holly – incarnée par Sissy Spacek – assiste passivement aux meurtres de son amant Kit), Cozy se révèle ici être celle qui a soif de sang et d’aventure. En témoigne la scène où elle commande à Lee de foncer dans un péage puis de tuer le policier alors que son complice tend à obéir docilement à la loi.

Un happy end aux accents comiques achève de prouver son indépendance en la montrant désormais seule au volant de sa voiture, l’air soulagé et satisfait. La musique qui accompagne la scène, plutôt joyeuse et décontractée, contraste avec le meurtre a priori tragique qu’elle vient de commettre : les paroles de la chanson de Billie Holiday (« I’m travelin’ light because my man has gone […] No one to see, I’m free as a breeze ») sont en effet à comprendre au sens littéral. Chez la chanteuse de jazz comme chez la cinéaste, on ne peut pas s’empêcher d’entrevoir un soupçon de tristesse. En voyant Cozy s’éloigner, on songe aux vagabondes mélancoliques qui traversent l’œuvre de Kelly Reichardt, de Wendy (Michelle Williams) dont le trajet vers le Montana est perturbé par la disparition de sa chienne dans Wendy et Lucy à Jamie (Lily Gladstone) pleurant son amour blessé dans Certaines femmes.

Chloé Cavillier, Critikat.com

Projeté dans le cadre de

Du 20 Octobre 2021 au 19 Novembre 2021
Kelly Reichardt, l'Amérique retraversée