Les 2 Alfred

Bruno Podalydès - France - 2020 - vf - 92' - Couleurs - Numérique

Alexandre, chômeur déclassé, a deux mois pour prouver à sa femme qu'il peut s'occuper de ses deux jeunes enfants et être autonome financièrement. Problème: la start-up très friendly qui veut l'embaucher à l'essai a pour dogme : « Pas d'enfant! », et Séverine, sa future supérieure, est une « tueuse » au caractère éruptif. Pour obtenir ce poste, Alexandre doit donc mentir…

Sélection officielle à Cannes 2020. Une bouffée de tendresse à travers la critique d'une société connectée à outrance. 

Critique

Rarement on aura vu un générique de début de film aussi exaltant et savoureux. Car Denis Podalydès plante le décor de son nouveau long métrage Les 2 Alfred, avec une délicieuse reprise du tube de Daho «Le Grand Sommeil». Pour une fois, le cinéaste laisse s’écouler la chanson quasiment jusqu’à son terme, pour notre plus grand plaisir. 

Le ton est donné. Celui d’un cinquantenaire, père de deux jeunes enfants, au chômage, et qui ne correspond plus vraiment au modèle de travail dominant des startups, où l’on n’a pas de bureau à soi, où l’on joue au baby-foot, où il n’existe pas de hiérarchie, ni de discriminations apparentes, sauf qu’in fine, ce qui compte, c’est le cash que font rentrer les collaborateurs. Car la force de cette comédie grinçante et le ravissement qu’elle engendre se situe dans le contre-pied que Podalydès inflige à tous ces modèles néo-managériaux modernes, qui cautionnent le franglais à tout va, les tapes sur l’épaule, et surtout la parfaite illusion que le monde d’avant, à l’époque où l’industrie fonctionnait encore et où l’informatique n’avait pas pris une telle place dans les bureaux, n’avait rien compris aux modalités d’organisation du travail.(...)

Il y a beaucoup de poésie et de joie dans ce long-métrage. Le cinéaste refuse les cris de dénonciation. Il use de dialogues savoureux très drôles, de comiques de situation à la manière d’une scène de théâtre. En réalité, s’il inscrit son récit dans le modernisme branché où les vocables anglais, les systèmes d’intelligence artificielle, les ordinateurs ultra-performants et les drones en constituent les personnages principaux, il déroule avec une jolie sagesse les invariants moraux et psychologiques qui font humanité. 

Podalydès convoque la solidarité, l’échange, la débrouille, l’éducation comme axes fondamentaux de ce qui crée le ciment d’une société. On assiste donc à un spectacle délicat et d’une formidable intelligence, où le réalisateur conteur nous enjoint de nous méfier des ficelles toutes faites de la modernité, à cette époque particulièrement, où la Covid-19 a donné le sentiment que le vivre et le travail ensemble pouvaient se satisfaire de réunions en visio.

Laurent Cambon, Avoir-alire