Le sel des larmes

Philippe Garrel - France, Suisse - 2020 - vofr - 100' - Noir et Blanc - Numérique
Luc monte à Paris pour passer le concours d’entrée à l’École Boulle. Dans la rue, il rencontre Djemila avec qui il a une aventure. De retour chez son père, le jeune homme retrouve sa petite amie Geneviève alors que Djemila nourrit l’espoir de le revoir. Quand Luc est reçu à l’École Boulle, il s’en va pour Paris, abandonnant derrière lui sa petite amie et l’enfant qu’elle porte…
Un adieu au père à travers l'apprentissage de l'amour. Garrel au coeur de la vie… et du cinéma. 

 

Critique

Le Sel des larmes, Bildungsroman en noir et blanc, est un authentique film d’apprentissage, où l'on apprend un métier, la vie, l'amour. Le personnage principal est un jeune homme qui se destine à l'ébénisterie et arrive à Paris au début du film pour passer le concours de l'école Boulle. Il sera reçu car il sait déjà tout de la menuiserie, apprise dans le Nord avec son vieux père qui l'a élevé seul. Il accomplira ainsi un geste de piété filiale, réalisant le rêve d’un père qui avait dû se contenter de rester aux marges de la création. Il y a de la gravure, où mieux de l’eau-forte dans le geste de Garrel qui saisit, à l’aide de la photographie de Renato Berta, la grâce d’un sourire, la maladresse d’une attitude, la beauté d’un corps de femme au petit jour, sans que le récit ne soit interrompu par l’image — sans que le plan ne soit au simple service de l’histoire. Le graveur (ou l'eau-fortiste) serait ainsi à mi-chemin du cinéaste et du menuisier (ou de l'ébéniste). Car il ne faut pas être grand clerc ès « sciences garreliennes » pour comprendre la dimension autobiographique d’un film consacré à la transmission qui s'achève par la mort du père.

 

Depuis La Jalousie et L'Ombre des femmes et la collaboration devenue régulière ! avec Arlette Langmann et Jean-Claude Carrière au scénario, Renato Berta à l’image, Jean-Louis Aubert à la musique et la troupe de jeunes élèves comédiens (d’autres apprentis) qui peuplent désormais son œuvre — avec toujours un temps fort consacré à la danse —, depuis quelques années le graveur Garrel creuse sur la pellicule une sorte d'odyssée de l'abandon. Les ruptures, l’infidélité, la jalousie laissent l'être abandonné — sans doute le plus important des personnages de cinéma — dans une déréliction que seul le hasard, le bienheureux hasard, peut parfois interrompre. Garrel est toujours tout à la fois et à tour de rôle l’abandonné et celui qui abandonne, Mais dans Le Sel des larmes, l'abandon est plus radical : la mort du père est celle du premier destinataire de l'œuvre. Philippe Garrel a en effet mis presque dix ans à affronter directement la disparition de Maurice Garrel (1929-2011), une des plus nobles présences du cinéma (et de la télévision, et bien sûr du théâtre) français, ange rude et bienveillant qui passe une dizaine de fois dans l'œuvre de son fils, entre Marie pour mémoire (1967) et Un été brûlant (2011). Il serait d’ailleurs erroné de considérer Philippe Garrel, chantre de la jeunesse, comme un homme du lâchez-tout et de la déliaison. Il faut bien au contraire aller très loin anywhere ouf of the world pour mesurer l'importance du lien. Le grand André Wilms incarne ce père aimant et bon, qui ne peut pas vraiment comprendre que son fils Luc réponde à l'appel d’autres tambours, en l'occurrence au chant de plusieurs sirènes. Car, entre l'arrivée de Luc à Paris et la mort brutale du père à l'hôpital, le film dresse le portrait de trois femmes, Djemila, Geneviève et Betsy, autant de moments de la vie sentimentale de Luc — autant aussi d’attention à la singularité de chacune d'elles. Le terme d'éducation sentimentale, souvent et comme par définition lié au roman d'apprentissage, se révèle ambivalent pour décrire tout simplement ce que vit Luc en ce domaine. D'une part, son « éducation » a commencé bien avant sa rencontre avec Djemila. Nous sommes ici assez proches d'Eustache, mais sans l’accent. Djemila est une « petite amoureuse » qui ne voudra pas aller jusqu’au bout. La pudeur de la première partie du film révèle, s’il en était besoin, la belle nature d’actrice d'Oulaya Amamra : son sourire amoureux inonde le film d’une grâce dont Luc s'empressera de se détourner. D'autre part, l'éducation continue. Avec Geneviève tout d’abord, amour de jeunesse retrouvé de façon impromptue, nous voilà avec le « petit couple » et l’image traditionnelle de la femme abusive qui tentera d'imposer un statu quo provincial après l'annonce de la réussite de Luc au concours parisien. Cette image est fausse en partie car Geneviève offre vraiment à Luc ce que Djemila lui refusait. Louise Chevillotte rend parfaitement la dimension mélodramatique du personnage : Geneviève est trop heureuse pour ne pas être abandonnée, Luc est appelé ailleurs. Précisément à Paris, à l'école Boulle où il mène la rude existence de l'étudiant pauvre (on songe au Desplechin de Trois Souvenirs de ma jeunesse), et avec Betsy (Souheila Yacoub) qui imposera la rude leçon de l'amour à trois à celui qui avait encore bien des choses à apprendre.

 

Le scénario implacable de Langmann et Carrière ouvre à Garrel la possibilité d’un romanesque bressonien et sexuel où tout se joue sur un recadrage, avant un accord de guitare de Jean-Louis Aubert, une voix narrative inattendue. Le prodige tient à une impression d’intense renouveau, si tant est qu'un cinéma qui stagne est un cinéma qui pourrit. Les films qui suggèrent une pensée sont toujours les plus beaux. Celle de la filiation n'a rien ici d’un vain mot, pas même d’un thème qui serait « filé ». Elle passe par la présence-absence de l'enfant, axe majeur de la création chez le cinéaste, bien sûr cristallisé une première fois dans L'Enfant secret (1982), film du renouveau, quand on a bien voulu le sortir trois ans après sa réalisation, et qui marque une forme d’adhésion ou à tout le moins d'acceptation de sa propre vie devenue dès lors la matière de ses films. Mais enfin, mais tout de même, à qui fera-t-on croire que Marie pour mémoire n'était pas déjà un immense film consacré au sujet, à savoir celui du mystère puis du refus de l'apparition de l'enfant. Car, dans Le Sel des larmes, l’enfant est d’abord celui que l'on refuse : il ne devient même pas un sujet pour Luc à Paris alors que Geneviève reste enceinte dans le Nord. Il passe à la trappe deux fois, d’abord dans l'esprit de Luc, puis quand Geneviève le perdra ; et c'est le père de Luc qui sera le messager de cette « nouvelle ». Les affres de la création, c'est-à-dire de la fabrication, de l'œuvre comme de l'enfant, formeraient un sujet bien plat ou du moins fort convenu s’il n'était pas incarné en quelque manière. Tel est le rôle dévolu à une scène troublante où Luc, notre semblable, notre frère, malgré tout mal à l'aise, non pas à cause de son attitude avec Geneviève mais en raison de son comportement initial avec Djemila, décide de revoir la jeune fille. Il suffit d’un plan à Garrel pour faire passer tout à la fois l’inanité de la démarche de Luc et la persistance du thème : Djemila n'a pas besoin de descendre l'escalier ; le plan la montre au milieu des marches, enceinte. Non seulement Luc comprend, comme on dit souvent aujourd’hui, que « ce n'était pas une bonne idée », mais le cinéaste produit une autre eau-forte, une matière noire où tout est presque dit. Il ne manquera que le couperet final de la mort du père. Tout cela est à la fois grand et sans emphase. Puisque nous avons évoqué un genre artistique autrefois fort prisé mais considéré comme mineur, il faut dire les choses nettement : ce film est le chef-d'œuvre d’un petit maître ; ce sont parfois les plus grands artistes.

Marc Cerisuelo, Positif, N°710, avril 2020