Pour l'éternité

Roy Andersson - Suède, Allemagne, Norvège, France - 2019 - vost - 78' - Couleurs - Numérique

Un père et sa fille sont en chemin pour une fête d’anniversaire sous une pluie battante et quelqu’un a des problèmes avec sa voiture. Une femme a un talon cassé et ça lui vaut des regards désapprobateurs. Un prêtre tourmenté se pose des questions sur sa foi. Une femme aime vraiment le champagne, Hitler fait son apparition. Un homme pleure dans un bus. On retrouve tout ce petit monde dans un café, dans la rue, devant une boutique, dans un bureau... Lion d'argent du Meilleur Réalisateur de la Mostra de Venise.

Une réflexion sous forme de kaléidoscope sur la vie humaine dans toute sa beauté et sa cruauté, sa splendeur et sa banalité.

Critique

Cinq ans après son Lion d’or pour le fantastique Un Pigeon perché sur une branche réfléchissant au sens de la vie, Roy Andersson était donc de retour à Venise avec Pour l’éternité. Cinq ans, c’est rapide pour le cinéaste suédois, qui nous a habitués à de plus longs délais. Mais le bonhomme est apparu très affaibli sur le Lido, en chaise roulante. Peut-être qu’à 76 ans, il était impérieux pour lui d’aborder à nouveau les grandes questions métaphysiques dans un comédie dans la lignée directe du Pigeon (2014), des Chansons du deuxième étage (2000) et de Nous, les vivants (2007). Sur cette thématique choisie de l’infini et de l’éternité, Andersson compose en effet à nouveau une série de petites vignettes sous forme d’instantanés de vie philosophico-comiques, où il évoque la religion, l’amour, le travail, le couple, l’aliénation, la guerre...

 

Si la forme n’a pas changé (tournage en studio, plans fixes, jeu atone des acteurs, lumières blafardes...), la tonalité est elle aussi toujours la même. Andersson pose toujours le même regard plutôt désespéré sur l’humanité, sa vanité, sa petitesse. Sa petitesse morale, mais aussi à un niveau beaucoup plus physique: sa place minuscule dans l’univers. Le cinéaste a en effet cette fois les yeux tournés vers le ciel, alors que le titre du film apparaît sous la forme d’étoiles dans la nuit et qu’un couple enlacé flotte dans les nuages, au-dessus de la ville de Cologne détruite par les bombardement. « Un jour, j’ai vu un homme/une femme... », récite une voix féminine en off, pour introduire le film, puis pour commenter ces petits sketches qui, tous, d’une manière plus ou moins évidente, abordent la question, pas tant de l’infini, que de la finitude humaine... Car, fardés de blanc, parlant et se déplaçant avec lenteur, les personnages de Roy Andersson semblent déjà morts, comme des zombies portant, sur leurs frêles épaules, tout le poids de l’existence.

 

Si le cinéma d’Andersson est anti-naturaliste par excellence, il marque pourtant profondément le spectateur, provoquant chez lui de nombreuses émotions. À commencer par le rire bien sûr, mais jamais la moquerie. Face à ces êtres fragiles, qui nous ressemblent tellement, on est plutôt dans une forme d’empathie profonde. Car derrière la froideur apparente, se cache un cinéaste au contraire empreint d’une immense humanité, faisant naître en nous tristesse et mélancolie.

Roy Andersson signe un film éminemment singulier, où chaque cadre, chaque ligne de dialogue, chaque situation portent sa signature. Et si le Suédois ne fait toujours pas vraiment dans l’optimisme, son dernier film est éclairé par un ou deux moments plus lumineux, notamment quand il met en scène des personnages les plus jeunes. Comme une note d’espoir malgré tout quant au devenir de l’Homme. 

Hubert Heyrendt, La Libre