O Fim do Mundo

Basil Da Cunha - Portugal, Suisse - 2019 - vost - 107' - Couleurs - Numérique

Après huit ans passés en maison de correction, Spira revient à Reboleira, un bidonville en cours de destruction dans la banlieue de Lisbonne. Tandis qu’il retrouve ses amis et sa famille, Kikas un vieux trafiquant du quartier lui fait comprendre qu’il n’est pas le bienvenu.

Le réalisateur mélange les genres : le récit initiatique, le film d'action et la recherche documentaire, dans une oeuvre profondément humaine, engagée et visuellement saisissante.

Critique

«O fim do mundo»: retour à la favela miracle

Basil Da Cunha creuse son sillon réaliste magique dans le bidonville lisboète où il vit depuis dix ans pour brosser le portrait d’une jeunesse abîmée.  (…) 

Cueillir des fleurs sur le pavé est un exercice réservé aux poètes. Basil Da Cunha y excelle. Dès ses premiers courts métrages, Nuvem – Le Poisson-lune et Os vivos tambem choram (Les Vivants pleurent aussi), tous deux montrés à Cannes, puis son premier long, Après la nuit, pareillement honoré, le jeune Morgien a observé les habitants de la rue où il s’était établi dans un bidonville lisboète. Pour ces voisins, devenus ses amis, il a écrit des rôles. Il les a entraînés sur les voies de la fiction. Il a saisi leur humanité dans une approche relevant du naturalisme enchanté. (…)

 Le décor est connu, c’est une pauvre favela pourrie. Sans avenir et pourtant pleins de vie, les laissés pour compte du capitalisme perpétuent quelques rémanences catholiques et cultivent une mystique du no future tempérée de système D, option délinquance. Après huit ans passés en centre fermé, le jeune Spira, adolescence bousillée, revient dans la maison de son père – enfin celui-ci est parti tenter sa chance en Suisse ou au Luxembourg. Il traîne avec ses potes, s’embrouille avec un voisin coléreux, en pince pour une fille et cherche bien sûr comment gagner sa croûte dans ce quartier promis à la destruction. Les touristes envahissant Lisbonne, les loyers augmentent et les habitants doivent quitter le centre. Alors on détruit les quartiers périphériques pour les loger. Un matin, sans préavis, les bulldozers démolissent les vieux murs. Quant aux gueux qui vivaient là, qu’ils se débrouillent… «Je désirais faire un film de résistance, lance Basil Da Cunha. Montrer la résistance à la modernité. Rendre hommage à un endroit qui va disparaître.» Il voulait aussi tourner «avec des gosses qui ont perdu leur innocence, qui croient encore à la voie du crime à l’ancienne». 

Si les films de Basil Da Cunha tutoient la misère, ils restent ouverts aux sollicitations du rêve. Un poisson-lune, un iguane introduisaient une note fantastique dans ses premières œuvres. Là, c’est un cheval blanc qui sert de déclic à l’élévation spirituelle, l’aspiration à l’ailleurs. Brisé par l’incarcération, mal-aimé, assommé par un voisin, complice d’un crime, Spira ne sombre pas dans le désespoir. Il a son coin de paradis, un panorama qui s’ouvre sur les toits de tôle du bidonville. Et assez d’imagination pour concilier un geste de rébellion contre les avancées du monde moderne et un feu d’artifice dédié à la femme aimée.

Traqueur de beautés cachées dans un bidonville sans perspective, Basil Da Cunha est un humaniste. Il se réjouit d’avoir donné du travail à des désœuvrés. Ils ont tenu le rôle de personnages qui leur ressemblent, leur ont apporté une troublante ombre de vérité inquiète. Ils sont épatés de se retrouver à Locarno, accueillis comme des stars. Le réalisateur en appelle à tous les gens de cinéma passant par là pour qu’ils en fassent autant. Qu’ils engagent Michael, Marco, Alexandre, Iara et autres damnés du quartier de Reboleira.

Antoine Duplan, Le Temps

***

O Fim do Mundo de Basile Da Cunha était sans nul doute l’un des temps forts du Concorso internazionale. La trame se déroule dans un quartier de la périphérie de Lisbonne où se concentre un peuple d’anciens colonisés, d’immigrés cap-verdiens. Ce film à la beauté crépusculaire raconte la lente fin d’un monde qui se consume à petit feu, à coup de bulldozers et d’incendies, gangrené tant par la violence de l’État qui dépossède les habitants du quartier de leur toit que par celle des gangs qui se livrent une guerre sans merci. Là où il aurait pu faire un film de gangster, Basil Da Cunha se détourne des scènes d’action auxquelles la teneur du récit aurait pu l’inviter pour filmer des visages. Non pas par maniérisme ou tic d’auteur, mais parce que c’est peut-être l’unique choix possible laissé à un cinéaste d’aujourd’hui : comme pour signifier que l’histoire de ce monde qui n’en finit pas de se défaire, nous la connaissons déjà – elle a déjà été racontée tant de fois – et que la dernière chose que le cinéma puisse faire, c’est de filmer le regard de ses témoins. C’est ce du moins que suggère la dernière séquence du film, qui s’achève sur un enterrement. Da Cunha isole des gros plans dans la foule, au cours d’un longue procession par un matin gris. Soudain c’est le jour : tout du long, le film nous a plongé dans la nuit et nous en voyons maintenant le terme (fin du voyage, tout le monde descend). Nous découvrons une galerie de visages contrits, de malfrats unis dans la douleur. Aucune parole, une musique d’orgue aux résonances sourdes pour seul accompagnement sonore. On repense alors évidemment à la première scène, un baptême, et on se dit que la boucle est bouclée, fatalement bouclée. Mais la symbolique semble trop facile : la seule chose qui compte, ce sont ces visages qui se tiennent là, face à nous, dans toute l’épaisseur de leur irréductible présence.

Emilien Gür, Epic Magazine