Martin Eden

Pietro Marcello - Italie, France, Allemagne - 2019 - vost - 129' - Couleurs - Numérique
À Naples, au cours du 20ème siècle, le parcours initiatique de Martin Eden, un jeune marin prolétaire, individualiste dans une époque traversée par la montée des grands mouvements politiques. Alors qu’il conquiert l’amour et le monde d’une jeune et belle bourgeoise grâce à la philosophie, la littérature et la culture, il est rongé par le sentiment d’avoir trahi ses origines.
 

 

Critique

Dès mon premier film, Il passaggio della linea (2007), un documentaire sur les trains de nuit en Italie, j’ai toujours cherché à focaliser ma recherche créative sur la vie des plus humbles et des opprimés. Ce monde fait aussi partie de mon expérience de vie personnelle. C’est pour moi un point de départ et je le partage également avec Maurizio Braucci qui a écrit avec moi Bella e perduta (2015) et m’a accompagné dans le projet de cette adaptation. Le roman de Jack London a été pour chacun de nous un «roman de formation», le livre qui, plus qu’aucun autre, a influencé notre jeunesse et nos rêves, en déterminant notre vision du monde. J’ai pensé à ce film pendant très longtemps, et finalement nous avons commencé à travailler à sa concrétisation, en développant un sujet à partir duquel nous avons écrit un scénario, en état de grâce. Avec Martin Eden, j’ai eu l’ambition de franchir une frontière nouvelle et dépasser mes frontières créatives par la fiction. A la base du roman Martin Eden de Jack London paru en 1909, il y a un thème central: le conflit de classes à travers la culture, un phénomène rendu possible, dans la seconde moitié du XIXe siècle, par la diffusion de l’instruction de masse au sein du prolétariat. Pendant près de cent cinquante ans, quand la culture n’a plus été un monopole exclusif de la bourgeoisie, le personnage et le parcours de Martin Eden sont devenus la métaphore de ces artistes qui, issus des classes les plus modestes de la société, ont fini par trahir les principes de leur classe pour épouser le style et la cause de la bourgeoisie. Ou alors ont, au contraire, décidé d’être fidèles à leurs idéaux, mais en se retrouvant confrontés à des conséquences les conduisant souvent à l’isolement, à la folie ou à la mort. J’ai choisi d’adapter cette histoire dans une ville imaginaire dont Naples est la référence la plus proche par ses couleurs, le rapport à la mer et les dynamiques sociales et politiques. L’idée était aussi de pouvoir naviguer librement dans l’histoire du XXe siècle, pour pouvoir puiser des éléments historiques, politiques, esthétiques de différentes époques, afin de créer une dimension chronologique autonome par rapport à l’espace et au temps, mais dont les années 1980 sont la référence la plus proche. La raison n’en est pas seulement esthétique, elle vise à exacerber les sentiments portés dans les scènes, dans les séquences, ou dans les ressorts des personnages, comme, par exemple, la passion pour le socialisme, les conflits avec les théories de Spencer et le désir de revanche. Tout comme l’aristocratie qui trouve un rebond dans son rôle élitiste au début du siècle, pour le prolétariat, qui cherche dans la petite entreprise le moyen de gravir l’échelle sociale, cela se situe dans les années cinquante. Ainsi se construit un univers indépendant qui trouve sa forme dans un conte du XXe siècle. Le ressort dramatique, tout autant que le ressort esthétique, est le fruit de l’intention de se mettre à l’écoute de la mémoire, de l’histoire et des territoires, de l’Italie et de l’Europe d’hier et d’aujourd’hui: retrouver une relation, un lien, à partir desquels repartir en connaissance de cause et avec détermination.

Pietro Marcello

***

Faire quelque chose de différent et de nouveau. Telle était l'ambition de Pietro Marcello, documentariste, grand cinéphile et l'un des talents les plus prometteurs du cinéma italien, qui a présenté son film Martin Eden en compétition au 76ème Festival international du film de Venise. Coproduit par l'Italie et la France, le film est une adaptation libre du chef-d'œuvre de Jack London, qui se déroule à Naples dans une période indéterminée sur plusieurs décennies du XXe siècle.

La particularité du film, sa "différence" en effet, réside surtout dans l'utilisation de matériel d'archives, qui contraste avec l'histoire fictive. Le mélange n'est pas une innovation complète - beaucoup l'ont déjà fait, de Léon Poirier en 1928 avec Verdun, visions d'histoire, à Pablo Larraín en 2016 avec Jackie mais pour Pietro Marcello, cela constitue un lien puissant entre le texte et la réalité historique. Avec l'intégration naturelle du matériel d'archives dans le plan, la narration reste fluide, et les images d'archives ne se perçoivent pas comme des corps étrangers, grâce une fois encore au grand travail des monteurs Aline Hervé et Fabrizio Federico.

Interprété par Luca Marinelli, l'un des acteurs les plus demandés du moment, Martin Eden est le prototype du jeune homme qui s'émancipe par les arts et qui, malgré ce développement même, découvre toute l'hypocrisie et la petitesse de la bourgeoisie. L'adaptation par le scénariste Maurizio Braucci, en collaboration avec le réalisateur, reste assez fidèle au texte du grand écrivain nord-américain, écrit en 1907 et considéré comme le premier best-seller de l'histoire de la littérature. Martin est un marin grossier et sans le sou qui sauve le jeune Arturo Orsini d'une attaque et est ainsi accueilli dans sa riche famille, dans un monde complètement différent du sien en matiere de culture et de formation. La sœur délicate et diaphane d'Arturo, Elena (Jessica Cressy), reconnaît l'intelligence acérée et le charisme de Martin et lui recommande de reprendre ses études pour apprendre à mieux exprimer ses idées. Déterminé à réaliser son rêve - épouser Elena - Martin se lance tête la première dans les livres, les sciences, la lecture et la philosophie pour élever son statut social. Il deviendra un écrivain à succès, pour ensuite se rendre compte que tout le monde autour de lui ne se soucie que de sa renommée et de sa richesse.

Pietro Marcello retrace les vicissitudes de cette âme inquiète en adaptant ce roman d'initiation riche en implications politiques : les magazines qui refusent les histoires et les essais de Martin, mis sur papier avec sa fidèle machine à écrire ; le jeune homme qui cherche le juste équilibre entre des emplois humbles et mal payés pour survivre ; sa rencontre, lors d'une fête chez Orsini, avec le vieux poète Brissenden (Carlo Cecchi), qui le présente aux milieux politiques socialistes où Martin fait face à des discours politiques complexes révélant son puissant individualisme moral et son absolue liberté de penser. Enfin, l'épilogue tragique d'une âme vidée, délivrée par une intervention délirante et provocante à la Carmelo Bene dans une classe universitaire.

Camillo De Marco, Cineuropa