Thalasso

Guillaume Nicloux - France - 2019 - vofr - 93' - Couleurs

Cinq années ont passé depuis L'Enlèvement de Michel Houellebecq.
Michel et Gérard Depardieu se rencontrent en cure de Thalasso à Cabourg. Ils tentent ensemble de survivre au régime de santé que l’établissement entend leur imposer. Alors que Michel est toujours en contact avec ses anciens ravisseurs, des événements imprévus viennent perturber leur programme...

Critique

Gérard Depardieu, Michel Houellebecq. D’un côté, la bonhomie ogresque, un appétit pour tout, le vin, l’élan vital, le corps du cinéma français. De l’autre, l’hyperlucidité dépressive, la nicotine, la silhouette décharnée de l’intellectuel qui n’habite pas son corps, une certaine idée, tout à la fois juste et caricaturale, de l’écrivain français. Si l’on devait présenter la France à des extraterrestres, on choisirait ces deux-là. Le cinéaste Guillaume Nicloux, qui les réunit dans Thalasso, le sait et ça l’amuse. Lui qui tourne pour la quatrième fois avec Depardieu, après notamment Valley of Love (2015), où le cinéaste orchestrait les retrouvailles de l’acteur avec Isabelle Huppert, et, en 2014, fomentait L’Enlèvement de Michel Houellebecq dans un malicieux téléfilm pour Arte.

Thalasso, qui en est justement la suite, aurait pu s’appeler Les Aventures de Michel et Gérard, être une bande dessinée ou un dessin animé, tant les corps de ses deux vedettes sont immédiatement burlesques. Le petit gringalet et le bon gros géant, Tom & Jerry, ou plutôt Laurel et Hardy. L’inévitable référence est d’ailleurs citée par Depardieu dans le film. Plutôt qu’un édifiant choc des titans, Nicloux préfère sortir de son chapeau un duo comique d’autant plus réussi que la rencontre de l’écrivain et de l’acteur devant la caméra apparaît d’emblée comme une évidence.

Cette rencontre ne s’organise pas n’importe où, mais dans le lieu sans qualités par excellence, dans un décor qui aurait très bien pu surgir de la plume de Houellebecq : un hôtel et centre de thalassothérapie. Au programme : bilan de santé, fruits et légumes, eau pétillante, massages en tout genre, et l’alcool est bien évidemment proscrit. N’importe qui y verrait l’occasion d’une petite parenthèse de relaxation et de remise en forme. Mais, pour Houellebecq et Depardieu, ce séjour est, on l’imagine bien, un pur cauchemar climatisé.

Malicieuse idée, qui consiste à prendre deux grandes figures de l’excès pour les confronter à ce que, l’un comme l’autre, ils ont toujours combattu par leur seule image publique : la culture du bien-être, l’angoisse de la mort qui se cache derrière l’obsession hygiéniste. Les pires supplices sont infligés à Michel Houellebecq, dont le corps est malaxé, trituré, badigeonné de boue, enfermé dans une cabine de cryothérapie… comme si les employés de l’hôtel (ou la société tout entière ?) s’acharnaient aimablement sur l’écrivain pour qu’il dégorge tout ce qu’il y a de maladie en lui. Un client de l’hôtel n’hésite d’ailleurs pas à dire au duo qu’il représente « la honte de la France ».

 

Par son dispositif, Nicloux parvient à commenter sans lourdeur les deux mythes qu’il filme en les transformant en adolescents adeptes de l’école buissonnière et qui se planquent pour fumer, picoler, engloutir du pâté et déblatérer sur l’existence de Dieu. On ne perd aucun mot de leurs échanges avinés, comme si la vérité allait surgir là, de la bouche de l’un de ces deux génies réduits ici à l’état de gosses punis et emmaillotés dans des peignoirs blancs. Mais l’art du dialogue de Thalasso est tout autre, préférant la poésie absurde au dialogue platonicien, et donne lieu à des moments désarmants, comme lorsque Houellebecq fond en larmes en évoquant la résurrection des corps.

 

L’absurde enfle un peu plus lorsque la petite troupe de ravisseurs qui, cinq ans avant, a enlevé Houellebecq, se greffe au duo, afin qu’il l’aide à retrouver la mère de l’un d’entre eux, partie, à 80 ans, avec un homme plus jeune qu’elle. Autour de la table, les folies s’enchevêtrent : on compare les religions, on questionne un pendule, on évoque sa rencontre avec la Grande Faucheuse, tandis que le grand écrivain se prend à rêver de l’élection présidentielle. On ne sait plus très bien si la cure a eu raison du duo comique, ou si Michel et Gérard ont finalement inoculé un étrange virus dans ce décor aseptisé : celui de la jouissance, du vin et de la parole qui coulent et du monde qu’on refait de la meilleure des manières, un peu à la va-vite.

Murielle Jodet, Le Monde

 

Cinq ans après son «enlèvement», Michel Houellebecq se retrouve en thalassothérapie à Cabourg. Quelle plaie! Les médecins sont formels. L’écrivain doit à tout prix arrêter le tabac et l’alcool. Ce traitement de choc ne va pas de soi. Le patient soupire. Son intelligence s’exerce dans les décors les plus variés. Il s’agit de ruser avec le règlement. Heureusement, voilà Gérard Depardieu. Embrassades. Camaraderie soudaine. Les deux prisonniers se soutiennent. Ils ne vont pas se laisser avoir comme ça. Guillaume Nicloux, le réalisateur, cultive une solide fantaisie, un don pour l’improvisation, une liberté en images. Ce faux documentaire amuse, séduit, plonge dans des abîmes de réflexion. Houellebecq et Depardieu se sont trouvés. Ils s’étaient croisés dans Saint Amour. Il serait idiot de les séparer. Depardieu a déniché un nouveau compère. On espère une suite. La France a ses Laurel et Hardy.

Le Figaro