Bacurau

Juliano Dornelles, Kleber Mendonça Filho - Brésil, France - 2019 - vost - 131' - Couleurs - Numérique

Dans un futur proche… 
Le village de Bacurau dans le sertão brésilien fait le deuil de sa matriarche Carmelita qui s’est éteinte à 94 ans. Quelques jours plus tard, les habitants remarquent que Bacurau a disparu de la carte.

Critique

On se souvient de Sônia Braga, à la fin d’Aquarius, déposant un nid de termites dans les bureaux de l’entreprise immobilière mafieuse qui avait tenté de la déloger par les pires moyens. L’ultime geste de résistance du personnage était aussi celui du film qui, à cette occasion, s’achevait dans un registre plus proche du cinéma de genre que du portrait de femme qu’il avait développé jusqu’alors. Déjà dans Les Bruits de Recife, l’anthropologie urbaine rencontrait l’angoisse du thriller. Et c’est ce noeud fécond par lequel s’entrelacent satire politique et fiction populaire que Kleber Mendonça Filho continue de resserrer pour son troisième long métrage, Bacurau, coréalisé avec Juliano Dornelles, directeur artistique de ses précédents films. À rebours de l’idéologie de la conquête de l’Ouest, Bacurau réoriente l’énergie vengeresse et jouissive du western en prenant pour cible l’Amérique du capitalisme dévorateur et du fascisme rampant. Deux rapports au monde s’affrontent dans la guerre entre les habitants de Bacurau, petit village fictionnel de l’intérieur du Nordeste brésilien, et leurs ennemis, d’abord invisibles, que sont ces États-Uniens fous, engagés dans un jeu d’extermination abject.

(...) Face à l’horreur, si la communauté rurale de Bacurau est si belle, c’est qu’elle n’a rien d’un fantasme passéiste, et qu’elle semble plutôt relever d’une version alternative du présent ou d’une utopie possible. (...) À l’image de l’hétérogénéité ethnique et culturelle du village, le film travaille à mettre en mouvement des symboles traditionnels, d’ailleurs déjà affiliés à des luttes de résistance, en les hybridant avec d’autres formes, d’autres pensées, venues aussi bien du thriller ou de l’horreur sanglante, de la critique féministe et postcoloniale, que de la science-fiction et de ses inventions technologiques. Dans la bande son de Bacurau, cette temporalité porteuse d’un passé populaire tout en étant légèrement en avance sur le présent rend possible la rencontre de Caetano Veloso et de John Carpenter avec la musique des frères Mateus Alves et Tomaz Alves Souza, qui croise elle-même les rythmes brésiliens et les sons électroniques. C’est donc autant par son audace esthétique que par son intelligence du récit que Bacurau donne forme à un idéal qui s’érige de manière frappante contre l’idéologie des temps de Bolsonaro ou de Trump : l’idéal démocratique d’une société en mouvement, construite par des multiplicités et nourrie par une histoire de résistance politique et culturelle — des Afro-Brésiliens, des femmes, des travailleurs de la terre, des peuples indigènes — plutôt qu’héritière des conquêtes meurtrières, du fascisme et du patriarcat. Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles signent ainsi avec Bacurau une grande fiction politique, dont la vitalité à toute épreuve est une vertu nécessaire pour affronter la monstruosité bien réelle de l’extrême droite contemporaine.

 

Camille Bui, Les Cahiers du Cinéma