Les Glaneurs et la Glaneuse

Agnès Varda - France - 2000 - vofr - 82' - Couleurs - Numérique

Un peu partout en France, Agnès a rencontré des glaneurs et des glaneuses, récupéreurs, ramasseurs et trouvailleurs. Par nécessité, hasard ou choix, ils sont en contact avec les restes des autres. Leur univers est surprenant. On est loin des glaneuses d’autrefois qui ramassaient les épis de blé après la moisson. Patates, pommes et autres nourritures jetées, objets sans maître et pendule sans aiguilles, c’est la glanure de notre temps. 

 

Critique

Ce documentaire en forme de road movie, ce tour (et détour) de France, sous ses allures douces filme un monde dur, passe du temps avec des pauvres, des sans-toit, des laissés-pour-compte, ceux qui ont été abandonnés sur le bas-côté, les K.O., les morts, ceux qui ont leur compte. Qu’ils soient glaneurs ou glaneuses de patates, de raisins, d’huîtres, de télévisions ou de produits emballés, beaucoup, à les entendre et à les voir, semblent avoir été jetés à terre par un souffle de bombe, et depuis, rescapés, cherchent à survivre dans les décombres d’une civilisation.
S’il n’était que cela, Les Glaneurs et la Glaneuse n’aurait déjà pas l’allure d’un documentaire ordinaire. Mais le film cherche en plus un accord difficile, délicat, le point de contact entre sa forme et la singularité du propos. Ainsi, très souvent il semble loin de sa base, un peu hors sujet ; au fil d’une conversation, d’autres questions s’esquissent, d’autres réalités affleurent, des vies se dessinent ou bien, à l’occasion, on va au musée, à une expo, on filme des camions, des fleurs, des animaux. Toujours la caméra joue le jeu et le montage, au risque de raccords de séquences parfois abrupts ou aléatoires, garde la trace de ces digressions, de ces hors-champ. C’est que Varda applique à son film son sujet même : elle glane des plans au hasard, comme ils tombent, au fil de la route, au petit bonheur d’une rencontre de passage. Sans se faire prier, avec plaisir même, elle bouscule sans arrêt le plan de tournage, ajoute et récupère. Cela sonne rarement comme un procédé, c’est en tout cas son principe, bien connu dans la fiction depuis au moins Rossellini et Godard : moins le plan de tournage sera respecté à la lettre, plus réussi sera le film. Glaner, c’est filmer et ce geste, si Varda le comprend si bien, c’est qu’elle le reconnaît. Il est même une séquence drôle, presque suspecte tant elle est un discours de cette méthode : dans une brocante en bord de route, la voiture et le film s’arrêtent pour glaner quelques plans d’objets jusqu’à tomber sur un tableau représentant… des glaneuses. À la manière des chats, c’est la façon de Varda de faire tomber son film sur ses pattes.
Cette légèreté retrouvée, cette souplesse du film, cette belle adaptation aux acccidents de terrain, Varda les doit aussi à une découverte pour elle, avec ce film, elle s’initie à la DV, découvre les possibilités de la petite caméra numérique, et visiblement, s’amuse beaucoup, jouit des couleurs, éprouve et communique le désir de faire de nouvelles images, reprend vie et vitesse.

Bernard Benoliel, Cahiers du cinéma

Projeté dans le cadre de

Du 11 Septembre 2019 au 10 Octobre 2019
Partie cette année à l’âge de 90 ans, Agnès Varda est unique.