Les Éternels

Jia Zhang-ke - Chine - 2018 - vost - 136' - Couleurs - Numérique

En 2001, la jeune Qiao est amoureuse de Bin, petit chef de la pègre locale de Datong. Alors que Bin est attaqué par une bande rivale, Qiao prend sa défense et tire plusieurs coups de feu. Elle est condamnée à cinq ans de prison. A sa sortie, Qiao part à la recherche de Bin et tente de renouer avec lui. Mais il refuse de la suivre. Dix ans plus tard, à Datong, Qiao est célibataire, elle a réussi sa vie en restant fidèle aux valeurs de la pègre. Bin, usé par les épreuves, revient pour retrouver Qiao, la seule personne qu’il ait jamais aimée…

Critique

Les Eternels est tissé de cent choses dont on doit se demander longtemps, dans son déroulement, quel désir secret de son réalisateur fait qu’il nous les présente ensemble. Citons pour résumer, et par désordre d’apparition : une constellation de rushs aux grains et tailles très variés, tournés pour Plaisirs inconnus et Still Life ; les ovnis ; la lubie pour la survivance, après la Révolution culturelle, du jiang hu,inframonde chinois où se retrouvent depuis la nuit des temps hors-la-loi, zonards et saltimbanques ; encore l’amour profond, comment il aliène autant qu’il peut sauver. Pour son recyclage d’images inédites de ses films précédents autant que sa structure tripartite et son étalement sur une durée longue de plus d’une décennie, nombreux sont ainsi ceux, depuis sa présentation à Cannes en 2018 en compétition officielle, à avoir décelé en les Eternels une somme dans laquelle le cinéaste aurait ramassé l’essence et les plus saillantes innovations de son cinéma depuis 1997. Jia Zhang-ke, de son côté, réfute catégoriquement avoir voulu bâtir une œuvre bilan ou compilatoirePlutôt l’extension de territoires cachés dans sa fiction à partir d’ébauches de narration et de séquences traitées comme autant de boutures, idéales dans leur forme embryonnaire pour venir nourrir le genre de récit qu’affectionne le Chinois depuis A Touch of Sin (2013), à la fois fleuve, composite et intensément romanesque.

 Inspiré par la peinture traditionnelle chinoise, Jia a ainsi redéplié quelques secrets de son propre cinéma pour développer une histoire qui serait à la fois inédite et la version alternative de toutes celles qu’il a développées jusqu’ici - en premier lieu une sous-intrigue entre deux personnages de Plaisirs inconnus autour desquels il élabore un univers nouveau. C’est l’histoire de son pays, dont il dit volontiers qu’elle l’intéresse plus que jamais, qui aurait motivé ce geste inédit d’exploration de sa propre banque d’images pour projeter ceux qui les habitent vers de nouvelles aventures ancrées dans le passé. Car les Eternels ne développe pas seulement une intrigue implantée en trois endroits de l’histoire récente de la Chine, il n’a de cesse d’exposer, jusque dans le moindre coin d’une image d’archive ou reconstituée, la vitesse et la violence vertigineuses de l’évolution à marche forcée du pays, de la refonte de son urbanisme à ses pans immenses de populations déplacées. Quelle meilleure manière d’évoquer la région dévastée des Trois Gorges du Yang-Tsé que d’insérer des scènes tournées avant sa transformation en réservoir pour la plus grande centrale hydroélectrique au monde ? Le stratagème, qui peut évoquer une variation monumentale, complexe et bien moins triviale de l’Amour en fuite de Truffaut, est bien entendu rendu possible par la présence centrale, dans le cinéma de Jia, de la figure et du corps de son actrice fétiche (et épouse) Zhao Tao.

L’histoire intime et démesurée des Eternels est avant tout celle du personnage qu’elle interprète génialement, Qiao, fille d’un ouvrier déboussolé de Datong, dans la province du Shanxi, qui mènera bientôt la grande vie avec Bin (Liao Fan), petit chef de la pègre locale. Forcée, un soir d’ultraviolence, de recourir pour le sauver à l’arme à feu qu’elle vient d’apprendre à utiliser (et avec laquelle elle entretient un rapport dont l’ambivalence semble résumer tout le mystère qui l’a fait plonger dans l’illégalité), elle sera enfermée en prison cinq ans, et n’en ressortira que pour constater ce qu’elle a manqué, une vie possible avec Bin et mille autres sans lui - elle est la plus ingénieuse des deux - qui scintillent à chaque coin de rue d’un pays en plein big-bang de potentialités qu’elle découvre dans la partie centrale du film, la plus folle, la plus riche et la plus réussie.

On la reverra enfin de retour à Datong, désormais patronne de bar et employeuse de ce qui reste de son gang d’antan, accueillir un Bin devenu infirme et impotent pour de bon avant sa dernière évaporation. Ensemble, ils évoqueront une ultime fois cette «pègre qui existe partout où il y a des hommes» mais l’on se pincera surtout de l’ampleur de l’histoire qui s’est racontée à travers leur passion et leurs rendez-vous manqués. C’est toute la manière unique de Jia Zhang-ke de procéder au cinéma, sa rigueur d’écriture et sa souplesse expérimentale, qui permettent à ce récit de la marge, des provinces sacrifiées d’un pays où il est passé en une décennie de cinéaste interdit à emblématique, d’atteindre à la grandeur d’un roman national revisité.

 Olivier Lamm, Libération