Edmond

Alexis Michalik - France - 2018 - vofr - 110' - Couleurs - Numérique

Décembre 1897, Paris. Edmond Rostand n’a pas encore trente ans mais déjà deux enfants et beaucoup d’angoisses. Il n’a rien écrit depuis deux ans. En désespoir de cause, il propose au grand Constant Coquelin une pièce nouvelle, une comédie héroïque, en vers, pour les fêtes. Seul souci : elle n’est pas encore écrite. Faisant fi des caprices des actrices, des exigences de ses producteurs corses, de la jalousie de sa femme, des histoires de cœur de son meilleur ami et du manque d’enthousiasme de l’ensemble de son entourage, Edmond se met à écrire cette pièce à laquelle personne ne croit. Pour l’instant, il n’a que le titre : « Cyrano de Bergerac ».

Critique

Le 28 décembre 1897 avait lieu la première, ovationnée, de la pièce Cyrano de Bergerac, écrite en un temps record par un quasi-inconnu : un certain Edmond Rostand, 29 ans…

L’histoire, quelque peu réinventée, de l’écriture et de la création de ce monument du répertoire français avait déjà valu à Alexis Michalik un triomphe sur les planches et cinq molières en 2017. Le voilà donc qui l’adapte à l’écran en réussissant à éviter tous les écueils du théâtre filmé et en usant à merveille de l’espace, cette fois sans limite, du cinéma. Virtuose, son autoadaptation rend encore plus hommage à la fièvre créatrice avec un jeune auteur qui n’a « pas encore écrit une ligne » de sa pièce et ne croit pas en lui, alors que, déjà, une troupe entière – et des financiers ! – comptent sur son « génie ». Cet hommage aux feux de la rampe et à ceux qui s’y consument devient, donc, une sorte de thriller sur la création – dont on connaît, pourtant, l’heureux dénouement. Thomas Solivérès (parfait dans le rôle-titre, vibrionnant avec une grosse pointe d’angoisse) court, au sens propre du terme, après l’inspiration, de son petit appartement où sa femme, la douce Rosemonde Gérard, le soutient, à la scène, encore vide, du Théâtre de la Porte Saint-Martin, en passant par un bistrot 1900, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Et la mise en scène adopte ce rythme, alerte, de course-poursuite, dans un Paris et des costumes d’époque qui respirent la joie de reconstituer sans naphtaline.

Dans sa constante drôlerie, Edmond est aussi un vaudeville : Alexis Michalik donne à sa genèse de Cyrano la légèreté de Feydeau, cet auteur si en vogue à cette époque où Rostand passait pour un ringard en tenant mordicus aux alexandrins. Petit malin, Michalik s’est d’ailleurs donné dans son film le rôle de l’auteur du Dindon… 

Au rayon « la vie est inspirante », la plus belle scène reste, peut-être, ce moment, au début du film, où, sous un balcon, cet amoureux des mots et des rimes aide son meilleur ami, jeune acteur beau et con à la fois, à séduire une délicieuse costumière. Plus tard, alors que la troupe est constituée, la caméra virevolte autour de cette « famille » constituée en urgence avec son lot de hasard, de caprices d’ego, de catastrophes dignes du meilleur boulevard, et de sauvetages pleins de panache.

Point d’hommage au théâtre sans une belle troupe de cinéma, et celle d’Edmond est éclectique et gourmande. Des plus jeunes – Thomas Solivérès, donc, mais aussi Lucie Boujenah, piquante jeune première, ou Igor Gotesman, épatant en puceau révélé d’un même coup à la chair et au théâtre – aux plus briscards, comme Mathilde Seigner en grande capricieuse pour qui, finalement, rien ne compte que les planches et le sacerdoce de les brûler. Et il y a Olivier Gourmet : inénarrable en Coquelin aîné, l’acteur cabot qui porta le premier le nez de Cyrano, il se régale d’effets de manche et module, sans fin, sa voix de ténor. A travers ce personnage de comédien à la carrière menacée, jouant sa dernière carte et obligé de croire au miracle, il incarne un adage qui pourrait bien être celui de tous les artistes qui osent : à cœur vaillant, rien d’impossible. 

Guillemette Odicino, Télérama