Le Corbeau

Henri-Georges Clouzot - France - 1943 - vofr - 92' - Noir et Blanc - Numérique

Le docteur Germain, médecin d'hôpital dans une ville de province, commence à recevoir des lettres anonymes, signées le Corbeau, l'accusant de pratiquer des avortements. D'autres lettres suivent, prétendant qu'il est l'amant de Laura Vorzet, la femme du psychiatre de l'hôpital. Le Corbeau arrose tout

Critique

Réalisé en 1943 dans les studios de la Continental, Le Corbeau s’inspirait d’un fait divers des années 1920 pour filer la métaphore bien plus contemporaine du pays malade. La ville de Montfort-L’Amaury, cette « petite ville, ici ou ailleurs », devenait le symptôme symbolique du brouillage des frontières morales et humaines. La censure allemande comme les procès d’après-guerre qui condamnèrent le film, son réalisateur et ses acteurs à des peines plus ou moins lourdes n’avaient probablement pas saisi la portée métonymique du film, et sa profondeur incroyable.

Curieux destin que celui du Corbeau, qui met en scène le zèle français de la délation et les effets funèbres de la rumeur, monstre véritable et haletant s’amplifiant de lettre en lettre et de scène en scène. Tourné en 1943 dans les studios de la Continental gérés par l’occupant allemand, le film a été brocardé de toutes parts, mais, curieusement, n’a été censuré qu’à la Libération. Vivement critiqué par le gouvernement de Vichy qui préférait aux contes moraux pessimistes les comédies légères, Le Corbeau a réussi, sous l’Occupation, à sortir sur les écrans, mais en sera banni après le débarquement. Son réalisateur sera lui-même interdit de tournage pendant deux ans ; Pierre Fresnay et Ginette Leclerc feront même quelques jours de prison pour collaborationnisme. La logique ironique de l’histoire veut que Clouzot ait justement conservé une certaine liberté au sein de la Continental, sur laquelle Vichy n’avait aucune prise et bien qu’il ait démissionné deux jours avant la sortie : c’est sans doute la seule raison pour laquelle les critiques de la presse résistante ont vitupéré le deuxième long-métrage du réalisateur de L’assassin habite au 21, allant même, sous la plume de Georges Sadoul, jusqu’à comparer le film à Mein Kampf. La bêtise, l’incertitude, la déshumanisation des temps de crise et de trouble, voilà exactement ce que Clouzot filmait pourtant.

Le Corbeau s’inspire donc d’un fait divers corrézien de 1922 pour livrer au spectateur de 1943 une sorte de fable morale sans didactisme sur l’obligation d’un peuple à juger ses actes, à revenir sur ses propres démons sans pouvoir les justifier par la présence d’un diable omnipotent. Aucune référence à l’occupation ou à l’occupant n’est évoquée ici : le diable n’est pas étranger, il est dans chacun des personnages, tour à tour victimes, bourreaux, anges et bêtes. Le conte se déroule dans un village lambda -bien que les scènes extérieures aient été tournées en Seine-et-Oise-, maison de poupée trahissant les contradictions les plus universelles, les luttes les plus acharnées entre bien et mal. Oiseau de mauvais augure annonçant la mort prochaine, le corbeau est aussi le délateur qui colporte la rumeur et déterre les passions. 

(...) Le Corbeau est aussi une leçon de la mise en scène de ce flou et du rendu de l’effacement des frontières à l’image. La structure du film est, tout d’abord, très précise : il commence sur la naissance d’un mort-né, est coupé à sa moitié par un enterrement, et se conclut sur le départ, en plein soleil, de la main vengeresse qui met un terme aux agissements du corbeau. Entre chaque étape, le rythme ne tombe jamais, car le mal ne donne aucun répit à ses victimes, et ne prend ici jamais de repos avant le trépas. (...) Ironiquement, le slogan du film était, à sa sortie : « La honte du siècle : les lettres anonymes ! » Au milieu des détracteurs, Clouzot avait pourtant compris et filmé qu’on « ne peut pas sacrifier l’avenir au présent ». C’est la dernière parole d’une œuvre résolument clairvoyante et désespérément humaine.

Ariane Beauvillard

Projeté dans le cadre de

Du 5 Avril 2019 au 28 Avril 2019
Un paradoxe
Alors que pendant l'Occupation allemande tout manquait, électricité, argent, matériaux pour faire des décors et des costumes, que nombre de ses "génies" (Renoir Ophuls, Duvivier etc.) étaient partis, le cinéma français ne s'est que rarement aussi bien porté … Ce n'était certes pas le paradi