Gräns

Ali Abbasi - Suède - 2018 - vost - 111' - Numérique

Tina, douanière à l’efficacité redoutable, est connue pour son odorat extraordinaire. C’est presque comme si elle pouvait flairer la culpabilité d’un individu. Mais quand Vore, un homme d’apparence suspecte, passe devant elle, ses capacités sont mises à l’épreuve pour la première fois. Tina sait que Vore cache quelque chose, mais n’arrive pas à identifier quoi. Pire encore, elle ressent une étrange attirance pour lui...

Critique

(...) Gräns est adapté d’une nouvelle de l’écrivain John Ajvide Lindqvist, l’auteur de Laisse-moi entrer, magistralement adapté au cinéma par Tomas Alfredson sous le titre français Morse en 2009. Un film mêlant le thème du vampire avec des amours d’enfance, des brimades et de la violence scolaire. Et si Gräns se situe dans le même univers (la belle Suède hantée de monstres solitaires), il est beaucoup plus radical, beaucoup moins onirique et romantique. C’est un film d’horreur frontale : il nous montre l’indicible, le blasphématoire, comme dans un épisode « Monster of the Week » non censuré de X-Files, comme dans Freaks de Tod Browning. Mais, encore une fois, si Gräns a des modèles, ce n’est pas pour servir de cache-misère à un manque d’inspiration ou pour établir une connivence démago avec son public. Non, s’il fallait lui trouver des modèles, le plus évident se situerait dans la littérature : dans le réalisme fantastique de H. P. Lovecraft, où les mythes et les légendes ne sont que les reflets romancés d’une réalité choquante. Lovecraft mettait l’horreur hors champ, Ali Abbasi braque directement sa caméra dessus. Vous êtes prévenus : on voit dans Gräns des choses littéralement affreuses à première vue, mais c’est pour mieux les déconstruire, les confronter. Et nous faire comprendre qu’une fois le monstre montré et vu, il n’est pas si monstrueux que ça. Alors que le film possède des méchants, et des vrais, de purs dégueulasses, et qu’ils ont l’air complètement normaux et propres, eux.


Ainsi, le réalisateur renverse le propos raciste lovecraftien (où la monstruosité physique est le signe d’une monstruosité de l’âme ; et le masque de l’autre cache le mal et la corruption), une critique de l’altérité qui se retrouve dans de très nombreux films d’horreur. Heureusement, ce beau propos théorique ne donne pas lieu à un pensum de cinéma glacial. La mise en scène est extrêmement charnelle et sensorielle, et les bruits de respiration grognante que poussent Tina et Vore (géniaux et bouleversants Eva Melander et Eero Milonoff) pour communiquer sont une belle idée de cinéma. Alors que le cinéma de genre ressasse, sauf rares exceptions (Get Out, le dernier Halloween), les mêmes clichés visuels et narratifs comme s’il avait peur d’aller ailleurs pour des raisons commerciales, Gräns nous fait franchir la frontière entre connu et inconnu. Pur film fantastique dans tous les sens du terme, il nous emmène courageusement dans cet inconnu. Dans cet ailleurs. On y découvre des choses monstrueusement belles.

Sylvestre Picard, Première