Pig

Mani Haghighi - Iran - 2018 - vost - 108' - Couleurs - Numérique

Un mystérieux serial killer s’attaque aux cinéastes les plus adulés de Téhéran.  Hasan Kasmai, un réalisateur iranien, est étrangement épargné.  Censuré depuis des mois, lâché par son actrice fétiche, il est aussi la cible des réseaux sociaux. Vexé, au bord de la crise de nerfs, il veut comprendre à tout prix pourquoi le tueur ne s’en prend pas à lui.. et cherche, par tous les moyens, à attirer son attention.

Critique

Thriller loufoque, le septième long-métrage de Mani Hghighi est une satire féroce du régime de Téhéran.

On connaît le film iranien coup de poing, à la manière de Jafar ­Panahi, Mohammad Rasoulof ou Rafi Pitts. Ou encore le drame de société distancié, ­façon Asghar Farhadi. Voici Pig, « cochon » ou « porc », comme on voudra, septième long-métrage de Mani Haghighi, une comédie gargantuesque et démesurée aux allures de thriller, qui n’en est pas moins une satire féroce de la censure dans le cinéma iranien. Un porc sauté aux petits oignons. En l’espèce, le titre renvoie au mot qui est inscrit – au couteau – sur la tête de chaque victime abattue dans ce film au suspense hilarant.

En compétition officielle à Berlin, Pig peut se résumer ainsi : la terreur et la suspicion s’emparent des professionnels du cinéma, à Téhéran, alors qu’un tueur en ­série abat l’un après l’autre de ­célèbres réalisateurs. Il reste ­encore quelques survivants, parmi lesquels le cinéaste Hasan Kasmai, personnage principal du film (brillamment incarné par Hasan Majuni, acteur de théâtre et metteur en scène). Sanctionné par le régime iranien, qui lui a ­retiré toute autorisation de ­tournage, Hasan ronge son frein en tournant des publicités. ­Surtout, il voit s’éloigner la femme qu’il aime, qui est aussi l’actrice populaire qu’il a fait ­tourner dans ses films précédents – interprétée par Leila Hatami, ­elle-même révélée dans Une séparation (2010), de Farhadi.

Enfin, notre héros, qui n’a ­encore jamais été attaqué par l’assassin, finit par s’inquiéter : ­serait-il à ce point has been ? Il pourrait passer son temps sur le divan, comme Woody Allen, mais il préfère se mettre en danger. Qu’a-t-il à perdre ? Ou plutôt, que n’a-t-il pas à gagner en devenant une victime ? Délicieuse mise en abîme des débats qui agitent le ­cinéma iranien – qu’est-ce qu’un cinéma contestataire ? A quoi ­reconnaît-on un cinéaste ­engagé ? –, le film de Mani Haghighi est emblématique d’une nouvelle forme de narration politique. Ici, derrière l’apparente légèreté d’une histoire foldingue et loufoque, la subversion apparaît en filigrane dans le scénario (validé par le bureau de la censure iranien).

Humour et insolence

Né en 1969 à Téhéran, Mani ­Haghighi carbure à l’humour et à l’insolence. L’idée du film, explique-t-il, lui est venue alors qu’il venait d’apprendre la mort d’un réalisateur iranien. « Tout le monde disait du bien de lui. Je songeais que, de son vivant, personne ne se souciait de lui et de son travail, et combien, en Iran en particulier, la mort permet à des artistes médiocres d’acquérir une reconnaissance. » Dans Pig, trois réalisateurs iraniens bien vivants dans la vraie vie se retrouvent « assassinés ». Mani Haghighi a tout de même pris soin de leur ­demander leur accord avant de les nommer dans le film.

Petit détail, ils ne sont pas tous des rebelles : Ebrahim Hatamikia fait des films de propagande, comme il le dit lui-même ; Hamid Nematollah est un réalisateur émergent ; Rakhshan Bani Etemad est une opposante au régime. Mani Haghighi, lui, a grandi sur les plateaux de tournage, entre un grand-père producteur et réalisateur d’avant la révolution de 1979, Ebrahim Golestan, et un père chef opérateur tout autant renommé, Nemat Haghighi. Mani Haghighi a travaillé aux ­côtés d’Abbas Kiarostami, lequel a écrit son deuxième film, Men at Work (2006). Avec Pig, Haghighi prouve qu’il n’est ni Kiarostami, ni Panahi, ni Farhadi. Mais simplement lui-même.

Clarisse Fabre, Le Monde

Projeté dans le cadre de

14 Janvier 2019
The Pig
A chaque rendez-vous, les amoureux du cinéma persan nous permettent de découvrir des films inédits venus d’un pays dont la richesse cinématographique n’est plus à prouver. Cette fois, le Ciné-club persan nous convie à la projection du film The Pig de Man