Libre

Michel Toesca - France - 2018 - vost - 100'

La Roya, vallée du sud de la France frontalière avec l'Italie. Cédric Herrou, agriculteur, y cultive ses oliviers. Le jour où il croise la route des réfugiés, il décide, avec d’autres habitants de la vallée, de les accueillir. De leur offrir un refuge et de les aider à déposer leur demande d'asile. 
Mais en agissant ainsi, il est considéré hors la loi... Michel Toesca, ami de longue date de Cédric et habitant aussi de la Roya, l’a suivi durant trois ans. Témoin concerné et sensibilisé, caméra en main, il a participé et filmé au jour le jour cette résistance citoyenne. Ce film est l'histoire du combat de Cédric et de tant d’autres.

A reçu la Mention Spéciale du Jury de L'Oeil d'Or - Cannes 2018

Critique

Vous avez suivi Cédric et d’autres durant trois ans. On imagine que vous avez récolté énormément d’images. Comment le film s’est-il écrit au final ?
Pendant les deux premières années, j’ai tourné et monté tout seul, sans producteur. Et quand Jean-Marie Gigon, qui a finalement produit le film, est arrivé, je lui ai expliqué que je n’y arrivais plus. J’avais trop de rushes. Je ne voyais plus où j’allais. Nous avons donc choisi de faire appel à Catherine Libert qui est une cinéaste monteuse pour laquelle j’ai une grande admiration et en qui j’ai une totale confiance. Elle a été touchée par le sujet et a accepté de nous accompagner. Je lui ai tout confié, l’ours de 16 heures mais aussi les 200 heures de rushes. Catherine a mis beaucoup d’elle dans le film. Elle m’a même guidé durant la fin du tournage en m’incitant à capter telle image ou aller dans tel lieu. D’une certaine manière, j’étais sous son aile. Lorsque j’ai découvert sa proposition, j’ai été à la fois séduit et très soulagé. Il y avait de sa part un regard, un oeil. Elle était vraiment avec nous. Elle faisait partie de l’équipe. Le film durait à ce moment-là 5h 40 ! Et là s’est posée la question du film que nous voulions faire. Un film qui soit vu uniquement par les sympathisants de la cause ou au contraire qui soit vu par le plus de spectateurs possible ? S’est alors imposée une véritable notion de dramaturgie et de narration. Comme Cédric était la seule personne dans la vallée à n’avoir fait aucun break en trois ans, je me suis dit que la seule façon de continuer le film était de me recentrer sur lui pour raconter cette histoire. 

Le film n’est jamais dans le défaitisme. Il capte un espoir menacé mais persistant…
C’était indispensable que nous soyons de ce côté là. Je voulais montrer que face à un problème, Cédric, les autres et même-moi, nous réagissons mais ne cessons jamais d’agir. Il fallait aussi montrer la joie, la bonne humeur, la fête. Tout cela est commun à nos existences et je tenais à le montrer dans le film. Du coup, Cédric apparaît comme un héros extraordinaire mais complètement ordinaire. Il est comme tout le monde. Avec juste peut-être une détermination au-dessus de la moyenne. 

Ce combat est très contextualisé, géographiquement et sociétalement, mais vous le filmez dans son universalité…
L’essentiel du film était là. Au début j’étais avec les refugiés, les associations et je ne me rendais pas tellement compte de cela. Mais très vite, j’ai pris conscience que dans ce lieu très localisé se jouaient des situations humaines, politiques et sociales identiques à celles qui se jouent dans le monde entier.

Vous rappelez aussi que désobéir peut-être une forme de civisme…
Je montre surtout que nous désobéissons parce que l’État désobéit. Il y a une désobéissance positive si je puis dire. Et l’autre négative. Et elles s’opposent. L’État fait en sorte que des demandeurs d’asile ne puissent pas demander l’asile. Ce qui est complètement illégal. C’est d’ailleurs ce que dit Cédric dans cette séquence où il discute avec le directeur de cabinet de la préfecture et le procureur de la république. Il lui dit clairement que l’État ne nous laisse pas le choix.

Séquence où l’on entend d’ailleurs votre voix. Etre dans le cadre ou pas est une question centrale pour un documentariste…
C’est un moment clé du film car s’y joue une question cruciale : allons nous être évacués par la violence ou de manière concertée et plutôt calme ? Et l’idée est de dire aux autorités qu’ils ignorent ce qui se passe sur le terrain. Cette réalité ils ne la connaissent pas car ils ne sont jamais avec les migrants. Ils ont une vision purement statistique de cette situation qui n’est pas celle du terrain. C’est pour cela que j’interviens. Pour montrer que je fais également partie de cette action. D’une manière plus générale, je ne crois pas que la distance soit nécessaire pour un cinéaste lorsqu’il regarde le monde. Je ne crois pas en l’objectivité. Le choix de filmer telle ou telle chose, de cadrer est forcément de la mise en scène.

Il y a la clandestinité des migrants mais aussi celle de ceux qui leur viennent en aide. Comme cette infirmière qui vous confie qu’autour d’elle peu de personnes savent ce qu’elle fait…
Cette séquence me permet de dire qu’au début, lorsque chacun a commencé, tout seul, dans son coin, à accueillir des exilés, à leur donner un toit et de la nourriture, personne ne savait si c’était légal ou pas. C’est ce que dit Isabelle. Au moment où je filme cette séquence, dans la première partie du film, il est encore très compliqué et embarrassant pour elle de s’affirmer ainsi face à sa clientèle car toute la Roya ne pense pas comme nous. Loin de là.

Vous tenez à faire entendre des paroles de migrants…
Il était nécessaire que leur parole soit présente même si c’est un film centré sur l’accueil.

Celui du jeune homme tchadien est magnifique. Vous captez son épuisement…
Je trouve que ce qu’il dit est très beau car il évoque la migration intra-Afrique. Il est né au Nigéria, s’est rendu au Tchad pour fuir boko haram, pour se sentir en sécurité. Comme cela n’a pas été possible, il se retrouve dans le Sud de la France…

(...) 

Le film a-t-il été compliqué à produire ?
Lorsque Jean-Marie a décidé d’accompagner le film, nous avons décidé de produire ce film par le biais de crowdfunding, mais aussi d’associations importantes comme Médecins du Monde ou Emmaüs qui nous ont soutenus. C’est un geste  que je trouve très important car il garantit notre indépendance. Et permet au film d’être libre à la fois dans son essence et sa fabrication.

Entretien avec le réalisateur extrait du dossier de presse

Projeté dans le cadre de

6 Novembre 2018
Séance spéciale
La Roya, vallée du sud de la France frontalière avec l'Italie. Cédric Herrou, agriculteur, y cultive ses oliviers. Le jour où il croise la route des réfugiés, il décide, avec d’autres habitants de la vallée, de les accueillir.