Mademoiselle de Joncquières

Emmanuel Mouret - France - 2018 - vofr - 109' - Couleurs - Numérique

Madame de La Pommeraye, jeune veuve retirée du monde, cède à la cour du marquis des Arcis, libertin notoire. Après quelques années d’un bonheur sans faille, elle découvre que le marquis s’est lassé de leur union. Follement amoureuse et terriblement blessée, elle décide de se venger de lui avec la complicité de Mademoiselle de Joncquières et de sa mère...

Critique

Une marquise cède à un libertin, qui finit par s’en lasser. Sa vengeance sera cruelle. Une version élégante du conte « féministe » de Diderot.

De Fais-moi plaisir ! à Caprice, Emmanuel Mouret a souvent filmé des marivaudages con­temporains. Chemin faisant, le ­voilà arrivé au temps passé et au film en ­costumes. Il adapte un épisode de Jacques le Fataliste et son maître, de ­Diderot, le même que Robert Bresson pourLes Dames du bois de Boulogne, et sans en craindre l’ombre. Etrangement, c’est en situant dans les ors et la soie du xviiie siècle son triangle cruel et amoureux que le cinéaste réussit son film le plus moderne. Car Mademoiselle de Jonquières traite avec une singulière acuité des affres féminines — et masculines — actuelles…

Mme de la Pommeraye, une veuve ­encore jeune et belle, se félicite d’en avoir fini avec l’amour, ce sentiment qu’elle n’a pas connu avec son défunt mari. Riche, indépendante, retirée en son château, elle résiste, avec panache, au marquis des Arcis, libertin réputé pour ses multiples conquêtes. Il parle beau, il la distrait, mais Mme de la Pommeraye reste un mur d’intelligence et de sérénité. Le cœur ayant des failles ­insoupçonnées, elle finit, pourtant, par céder devant tant de pugnacité et de promesses d’amour éternel : cet homme a changé, elle en est certaine. Tout de même, au fil des ans, sentant qu’il se lasse, elle fait mine de partager, par orgueil, sa lassitude. Elle fomente, en fait, une vengeance machiavélique, avec, pour proie, une jeune fausse vertueuse. La pureté n’est-elle pas le plus beau des pièges pour un inconstant ?…

La mise en scène est d’une élégance surprenante. Alors que cette double éducation sentimentale repose sur la circulation des mots — les dialogues sont superbes, d’une plume trempée d’acide —, Emmanuel Mouret filme, comme jamais il n’avait réussi auparavant, les corps dans l’espace, cadrés dans un salon inondé de soleil, ou lors de plans-séquences qui glissent le long de couloirs, d’un jardin public ou dans le parc du château. La composition d’un bouquet de fleurs est l’occasion d’un plan où Cécile de France irradie, puis semble se faner comme une fleur dans un vase. Il y a, aussi, ce moment où le marquis décide qu’il lui faut de la mise en scène pour soutenir les mots : au bord d’un étang, il fait disposer deux fauteuils vides côte à côte. C’est devant cette image qui promet un doux avenir partagé que la réticente Mme de la Pommeraye fond enfin…

« Si aucune âme juste ne tente de corriger les hommes, comment espérer une meilleure société ? » : la phrase est aussi féministe que vraie. Mais elle est prononcée par une femme bafouée, prête à humilier ses pareilles pour prendre sa revanche. Dans ce thriller sentimental, ce sont, en fait, les personnages qui ont tout connu du vice qui pourraient bien être les plus vertueux : une jeune fille qui ne veut plus se vendre (Alice Isaaz, vibrante), sa mère à la particule envolée (Natalia Dontcheva, bouleversante). Et même ce marquis qui papillonnait, peut-être, en attendant le grand amour. Edouard Baer lui prête son naturel de dandy d’aujourd’hui, qui cache toute la mélancolie du monde sous les atours de la légèreté. Et puis il y a Cécile de France. L’actrice, si décontractée chez Klapisch (L’Auberge espagnole) ou les frères Dardenne (Le Gamin au vélo), s’est métamorphosée : émaciée, port de tête altier, elle passe de la noblesse désinvolte à la plus féroce détermination. On n’oubliera pas son visage au moment où tout bascule : tournant le dos à l’homme qu’elle aime, regardant par la fenêtre, elle semble détachée, alors que l’on croirait entendre son cœur se briser.

Guillemette Odicino, Télérama