Blackkklansman

Spike Lee - Etats-Unis - 2018 - vost - 135' - Couleurs - Numérique

Au début des années 70, au plus fort de la lutte pour les droits civiques, plusieurs émeutes raciales éclatent dans les grandes villes des États-Unis. Ron Stallworth devient le premier officier Noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité. Prenant son courage à deux mains, Stallworth va tenter de faire bouger les lignes. Il se fixe une mission des plus périlleuses : infiltrer le Ku Klux Klan pour en dénoncer les exactions.

Critique

Spike Lee a sorti le lasso pour capturer le racisme blanc, ennemi historique des minorités aux Etats-Unis, dans un thriller aussi haletant que jubilatoire : à 61 ans, le ­cinéaste signe son grand retour avec BlacKkKlansman – J’ai infiltré le Ku Klux Klan (titre français), qui a remporté le Grand Prix lors de la 71e édition du Festival de Cannes.

Il faut dire que Spike Lee tenait dans ses mains un scénario en or, que lui a confié le producteur et réalisateur Jordan Peele : l’histoire vraie de Ron Stallworth, un policier afro-américain de Colorado Springs qui a réussi, en 1978, à infiltrer le Ku Klux Klan. Fondée en 1865, l’organisation est tristement célèbre pour ses discours sur la suprématie des Blancs, sa haine des Noirs et des juifs, ses lynchages. Se faire admettre auprès de tels « camarades », il ­fallait le faire. Ron Stallworth a consigné le récit de cette aventure dans un livre Black Klansman, en 2014 – que les éditions Autrement publient sous le titre Le Noir qui infiltra le Ku Klux Klan.

Spike Lee fait plus qu’adapter cette histoire stupéfiante : il relie ces années de lutte des Noirs américains à l’actualité, à l’Amérique de Donald Trump et au mouvement Black Lives Matter qui se bat aujourd’hui contre les groupuscules néonazis, les suprémacistes blancs et autres klansmen. Le film se clôt par des images des émeutes de Charlottesville, qui virent s’affronter le 12 août 2017 en Virginie l’extrême droite et des militants antiracistes et au cours desquelles fut tuée la jeune Heather Heyer, à qui le film est dédié.

Art du bluff

L’auteur de Do the Right Thing (1989) malaxe la fiction, le documentaire, et les deux ne font plus qu’un – au prix de collages d’images parfois douloureux sur le plan esthétique. Mais sans doute cherche-t-il à impressionner l’œil, ou à transformer le spectateur en caméra agissante. Comme dans Malcolm X (1992), son biopic sur le leader noir américain assassiné en 1965, il affirme l’idée que le cinéma est le mieux à même de montrer le monde. Et qu’il peut être divertissant.

Car le scénario est source de nombreux quiproquos qui peuvent provoquer la fébrilité comme des explosions de rire. Il est aidé par des comédiens excellant dans tous les registres : Ron Stallworth est incarné par John David Washington, fils du comédien et réalisateur Denzel Washington. C’est une révélation. Enfant, il avait fait une apparition dans Malcolm X, dans lequel son père tenait le rôle-titre. Mais jouer à l’écran n’était pas sa vocation première. Après un début de carrière dans le football américain, mise à mal par une blessure, John David Washington s’est investi dans le cinéma avec sa carrure d’athlète, laquelle lui a permis de tourner dans la série Ballers (2015), qui met en scène des joueurs de la NFL – la National Football League –, Ligue états-unienne de football américain.

Dans BlacKkKlansman, il compose un personnage complexe pour lequel on éprouve une empathie immédiate. Le jeune policier noir est constamment sur ses gardes, il se sait attendu au tournant. En plus de la pression du métier, il doit résister à celle qu’exercent sur lui quelques ­collègues ouvertement racistes. Comment être audacieux quand on doit faire profil bas ? Son art du bluff sera l’arme secrète de Ron Stallworth. Sa hiérarchie le comprend très vite lorsqu’elle l’envoie dans un meeting de l’ex-dirigeant des Black Panthers, Stokely Carmichael (devenu Kwame Ture), afin qu’il évalue la menace que représente le mouvement radical de libération des Noirs – lequel revendiquait la prise des armes pour répondre aux violences commises par les Blancs.

C’est l’occasion d’une très belle scène qui reconstitue certains des discours historiques des Black Panthers – l’une de ces archives est visible dans le percutant court-métrage de Jean-Gabriel Périot sur l’organisation, The ­Devil (2012), disponible sur Internet. Lors de ce meeting, Ron ­Stallworth fait connaissance avec la présidente des étudiants noirs, Patrice Dumas (Laura Harrier, très crédible en militante), qui se retrouvera, malgré elle, embarquée dans l’opération.

 

Le parti de la caricature

La machine de l’apprenti sorcier se met en route par hasard, lorsque Ron lit dans la presse locale que le KKK cherche à recruter. Il faut le voir téléphoner à l’organisation raciste et raconter à son ­interlocuteur, ravi, qu’il est l’homme de la situation pour éradiquer les Noirs… Mais, évidemment, il lui faut un « double » blanc sur le terrain : ce sera son collègue Flip Zimmerman (Adam Driver) – qui est juif –, tandis que Ron tirera les ficelles à distance. Il va effectivement prouverqu’il est un enquêteur hors pair. Il parviendra même à duper le « grand sorcier » du Ku Klux Klan, David Duke (Topher Grace).

On peut trouver que Spike Lee en fait trop. Que certains gags sont un peu longs. Qu’il n’était peut-être pas nécessaire d’accumuler tant de propos haineux dans la bouche des Blancs racistes. Le ­cinéaste a sans doute pris le parti de la caricature pour mieux enfoncer le clou.

 

Spike Lee règle des comptes avec certaines représentations des Afro-Américains au cinéma

Mais Spike Lee la dépasse quand il règle des comptes avec certaines représentations des Afro-Américains au cinéma. Et tout particulièrement avec Naissance d’une nation (1915), de David Wark Griffith. Ce film fondateur, adapté de The Clansman : A Historical Romance of the Ku Klux Klan, roman de Thomas Dixon Jr. paru en 1905, fit l’objet de vives controverses en raison de son discours raciste. Son succès avait d’ailleurs permis au Ku Klux Klan de se relancer, après avoir été officiellement interdit.

Alors que Griffith est considéré comme l’inventeur du montage parallèle (de deux situations), Spike Lee se fait un malin plaisir d’utiliser cette technique dans une scène sidérante : d’un côté, des Klansmen visionnent Naissance d’une nation en lâchant des horreurs ; de l’autre, de jeunes Afro-Américains écoutent, saisis d’effroi, un vieux monsieur (la figure historique du Mouvement pour les droits civiques Harry ­Belafonte en personne) raconter le lynchage du militant Jesse Washington, en 1916, un an après la sortie du film de Griffith.

Clarisse Fabre, Le Monde