Mala Noche

Gus Van Sant - Etats-Unis - 1986 - vost - 78' - Noir et Blanc - 35mm

Un jeune homosexuel tombe fou amoureux de Johnny, un immigré mexicain clandestin qui ne parle pas un mot d'anglais et qui n'a même pas 18 ans...

Critique

Découvrir après coup le premier opus d’un réalisateur de l’importance de Gus Van Sant constitue une expérience à la fois exaltante et délicate. Il faudrait pouvoir le regarder comme un film en soi, dans sa fragilité singulière. Mais le fantôme de l’oeuvre à venir ne tarde pas à s’interposer entre soi et l’écran, à provoquer des jeux d’écho incessants et multiples. Prisonnier de ce réseau de connections irrépressibles, on doit, dès lors, lutter pied à pied pour ne pas réduire sa vision à un simple relevé des prémisses. Dans le cas de Mala noche, l’opération est d’autant plus ardue que le phénomène de reconnaissance est retors et complexe. D’un côté, en effet, tout Gus Van Sant semble déjà là avec une indiscutable évidence : les lieux, les personnages, les relations qu’ils entretiennent entre eux et celles aussi, plus obscures, que le metteur en scène établit avec eux. Adapté d’un roman autobiographique de Walt Curtis, le film raconte les déboires amoureux d’un dénommé Walt, qui s’éprend follement d’un jeune immigré clandestin, Johnny, venu du Mexique à Portland en compagnie de son ami Pepper. Ce mélange d’artistes et de marginaux, de sexualité et de politique, de paroles tendres et de jeux cruels, on les retrouvera tels quels, quelques années plus tard, dans Drugstore Cowboy et My Own Private Idaho. Mais si les thématiques et la sensibilité de Van Sant sont déjà en place, il est plus difficile d’identifier le style du cinéaste. A part les quelques plans sur un ciel nuageux qui constituent la ponctuation habituelle des récits de l’auteur, Mala noche n’évoque que très peu le reste de l’oeuvre. Tourné en noir et blanc et en 16 mm, le film mélange ainsi une inspiration vaguement cassavetienne et des moments plus fantastiques, directement piqués au Troisième Homme de Carol Reed. La réussite spécifique de ce premier long métrage tient, d’ailleurs, à la cohérence de ton que le metteur en scène arrive à insuffler à ce melting-pot étrange de réalisme et d’expressionnisme, de cinéma direct et de théâtralité baroque. Paradoxalement, c’est peut-être cet écart entre contenu et mise en forme qui fait de cette “mauvaise nuit" le vrai témoin de l’originalité radicale de Gus Van Sant. Ne pas oublier que le projet le plus fou du réalisateur reste, à ce jour, le remake plan par plan du Psychose d’Hitchcock, et la théorie qui l’accompagne : la signature d’un cinéaste ne tient pas aux moyens de sa mise en scène, on peut faire une oeuvre inédite en refaisant à l’identique les mêmes gestes qu’un autre. Dans Mala noche, Walt, Johnny et Pepper trouvent, un temps, une complicité heureuse en tournant un petit film en couleur avec une caméra trouvée. Associer désinvolture formelle et investissement émotionnel, détournement des codes et justesse du regard, voilà ce qui était proprement nouveau en 1985 et qui garde, vingt ans après, un même pouvoir d’enchantement.

Patrice Blouin, Les Inrockuptibles

Projeté dans le cadre de

Du 29 Novembre 2017 au 19 Décembre 2017
Cinéaste de tous les genres
De tous les cinéastes américains contemporains, Gus van Sant est sans doute celui qui a le plus navigué entre le cinéma commercial (Will Hunting, A la recherche de Forrester), de recherche (Gerry), le cinéma de genre (Psycho) et