Touche pas à la femme blanche!

Marco Ferreri - France, Italie - 1974 - vf - 108' - Couleurs

La bataille de Little Big Horn et son célèbre général Custer. Une parodie de western ayant pour cadre le trou des Halles...

Critique

Paris a mal au ventre 

Prenant pour décor l’immense chantier des Halles de Paris, le film que Marco Ferreri tourne en 1974 est un pastiche de western, transposant des questions d’aménagement du territoire à partir d’une fable sur les enjeux socio-économiques de la conquête de l’Ouest et l’extermination des Indiens qui en fut le corollaire. 

La destruction des anciennes halles au centre de Paris à la fin des années 1960 fut un trauma. Impopulaire, ce chantier impliquait le déplacement des halles centrales près de l’aéroport d’Orly, mais surtout la création d’une gare souterraine permettant au réseau de trains de banlieue de se croiser au coeur de la ville. Rapprochant les banlieues du centre, aucun projet n’aura été aussi déterminant pour la géographie sociale de la région parisienne. 

Mastroianni, Noiret, Tognazzi, Piccoli (la bande de La Grande Bouffe) sont rejoints par Deneuve et Reggiani dans un film qui oscille entre le pamphlet filmé et la farce d’autodérision. Tourné intégralement dans le gigantesque trou de la future « plus grande gare souterraine d’Europe », Non toccare la donna bianca est une allégorie qui rejoue les principaux vices caractérisant, déjà à cette époque, le grand projet urbain à la française : une vision affairiste du progrès et la substitution de la communication à la consultation et à la démocratie. 

Christophe Catsaros, rédacteur en chef de la revue Tracés 

 

Ferreri (...) impose son choix d’une fable bouffonne et résolument anachronique, en représentant le général Custer dans le Paris moderne et en situant la bataillle de Little Big Horn dans le trou des Halles. L’originalité de cette approche scénaristique se double d’une distribution réunissant les stars du cinéma français de l’époque (...). C’est donc un gros budget.

La sécurité financiére du projet ne l’incite pourtant pas à entreprendre un tournage dans le confort des studios. Tout le film se joue autour du trou des Halles qui défigure alors Paris. La caméra est dans les rues du quartier, sans aucun souci d’en décaler l’apparence originale, accentuant de la sorte le côté carnavalesque, grotesque et guignolesque de l’aventure. En récurrence de la farce, le film devient un documentaire sur les Halles en pleine mutation et un portrait précis d’une importante métamorphose de Paris, intégrant souvent les mouvances sociologiques de l’après-Mai 68 en amalgamant les Indiens avec les hippies, mais aussi avec les immigrés présents dans la capitale. Ferreri ne triche donc pas avec le public. Tout en déboulonnant les icônes historiques (Custer) et mythologiques (Buffalo Bill), il articule un discours idéologique sur deux fronts: d’abord, replacer les guerres indiennes dans la réalité politique et économique qui en fut la cause essentielle et qui se terminera en holocaustes, et, d’autre part, montrer la réalité sociologique et politique de la France dans la première partie des années 70.

L’ambition qui l’anime ainsi résista aux aléas d’un tournage de folie, dans la chaleur de l’été, au milieu des poussiéres et du vacarme provenant de la continuation des travaux d’excavation des Halles, et dans l’odeur de frites grasses qu’il gobait par poignées en dirigeant des comédiens dociles, mais souvent effarés puisque le scénario ne cessait de subir des changements.

Ce contexte de work in progress est sensible dans le film. Il décale toutes les caricatures vers la distanciation. Consciemment ou non, Ferreri parvient ainsi à réunir Bertold Brecht à Alfred Jarry pour cristalliser la fable politique en une interrogation souveraine entre le théâtre et le cinéma, le mensonge et la vérité, le mythe et la réalité.

Hélas, le public ne suivra pas. Touche pas à la femme blanche sera un gros échec commercial. Mais, au fil du temps, c’est devenu un film-culte.

Noël Simsolo

 

Projeté dans le cadre de

5 Décembre 2016
Touche pas à la femme blanche!
Chaque rendez-vous de ce ciné-club, proposé en collaboration avec la Cinémathèque suisse, la revue romande Tracés, la