The Square

Ruben Östlund - Suède, Allemagne, France, Danemark - 2017 - vost - 145' - Couleurs - Numérique

Christian est un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Conservateur apprécié d'un musée d'art contemporain, il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée "The Square", autour d'une installation incitant les visiteurs à l'altruisme et leur rappelant leur devoir à l'égard de leurs prochains. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs: quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l'honore guère. Au même moment, l'agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square: l'accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle...

Palme d'Or Festival de Cannes 2017

 

Critique

Palme d’or à Cannes 2017 : « The Square », exposition de tares contemporaines

Il est si facile de se moquer de l’art contemporain qu’en arrivant à la projection de presse de The Square, vendredi 19 mai, on redoutait un peu la vision de ce film annoncé comme une satire violente de ce secteur d’activité. Deux heures et demie plus tard, il fallait reconnaître à Ruben Östlund le mérite d’être allé bien au-delà des clichés ironiques qui entourent l’art conceptuel ou les ready-made, d’avoir fait de cette comédie amère, dont le héros est le conservateur d’un musée de Stockholm, une critique toujours astucieuse et parfois inspirée de la vie publique et privée dans les sociétés riches et malheureuses. Et à voir The Square, on ne fait guère plus prospère ni plus déprimé que la Suède.

Christian (Claes Bang) est un beau quadragénaire qui dirige un établissement installé dans le palais royal. Il le programme, flatte les donateurs et supervise la politique de communication. Un incident mineur (une bande de pickpockets aussi bien organisée qu’une troupe de théâtre de rue le soulage de son téléphone et de son portefeuille) suffit à faire dérailler sa vie bien organisée. Ruben Östlund lance son malheureux personnage sur des chemins qui se transforment en détours imprévus : vigilante incompétent, amant lamentable, père sans autorité, ces échecs successifs se propagent à sa vie professionnelle qui vire elle aussi au désastre.

Gêne universelle

À chaque fois, le cinéaste étire les scènes afin de porter la gêne universelle – celle des personnages à l’écran, celle des spectateurs dans leurs fauteuils – à son paroxysme. La mise en scène, faite de compositions très rigoureuses, d’un maintien hors champ d’une quantité impressionnante d’informations, accentue encore le malaise. Seul l’humour, utilisé avec parcimonie et efficacité, vient soulager cette tension permanente.

Heureusement, il y a les humains, personnages et acteurs, ridicules, mais si drôles. On voit passer une journaliste qui ne connaît pas son sujet (une pure fiction, bien sûr, incarnée avec un charme et une puissance comique indéniables par Elisabeth Moss), un artiste contemporain très ordinaire (Dominic West, ce qui permet au générique de The Square de réunir The Wire et Mad Men), un gamin de banlieue à l’irrépressible faconde.

Hélas, certains d’entre eux s’incrustent. On comprend bien la volonté du metteur en scène de faire durer chaque séquence, pour en extraire tout le potentiel satirique, pour diffuser jusqu’à la dernière particule de l’embarras des personnages. Mais il faudrait alors qu’elles soient moins nombreuses. Leur accumulation finit par produire une sensation de durée sans fin, qui masquerait presque la virtuosité et la lucidité de Ruben Östlund.

Thomas Sotinel, Le Monde