Les Frères Sisters

Jacques Audiard - France, USA - 2018 - vost - 121' - Couleurs - Numérique

Charlie et Eli Sisters évoluent dans un monde sauvage et hostile, ils ont du sang sur les mains : celui de criminels, celui d'innocents... Ils n'éprouvent aucun état d'âme à tuer. C'est leur métier. Charlie, le cadet, est né pour ça. Eli, lui, ne rêve que d'une vie normale. Ils sont engagés par le Commodore pour rechercher et tuer un homme. De l'Oregon à la Californie, une traque implacable commence…

Critique

En adaptant le roman du Canadien Patrick deWitt, Jacques Audiard signe son film le plus intimiste et le plus coûteux.

Dans la nuit, des coups de feu au loin. Deux types cernent une maison en tirant à vue. Ce sont eux, les frères Sisters, Charlie et Eli, des tueurs à gages, en train de s’acquitter de leur tâche. Sans pitié, ils arrivent assez vite à leurs fins. Il y a eu plus de grabuge que prévu, mais ils en rient. Eli (John C. Reilly), l’aîné, malgré tout s’assombrit lorsqu’il voit que la grange prend feu et qu’un cheval dévoré par les flammes galope, au comble du supplice. Vision d’horreur. Qu’Eli y soit sensible nous rassure un peu : au moins reste-t-il encore des signes d’humanité.

Le monde de l’Oregon, en 1851, est assurément barbare, injuste, régi par la violence. Celle-là même qui a toujours été au cœur du cinéma de Jacques Audiard. Mais, cette fois, des notes nouvelles de truculence et de tendresse viennent s’ajouter à la partition. En adaptant le roman du Canadien Patrick deWitt, le réalisateur d’Un prophète a opté pour un parcours initiatique aux accents picaresques — on a parfois l’impression de voir ressurgir le duo légendaire de Don Quichotte et Sancho Panza. Ces frères Sisters, patronyme pour le moins désarçon­­nant, sont des cow-boys rugueux qui parlent parfois comme des marquis, prennent grand soin de se couper mutuellement les cheveux et se chamaillent comme des enfants. A l’origine de ces chicaneries se joue sou­­vent une question de pouvoir, de responsabilité, relative à la place de chacun dans la fratrie. C’est le cadet (Joaquin Phoenix), plus impétueux, qui s’est octroyé le rôle de chef. Pourquoi ? Est-il si fort ? Et Eli, est-il si faible ?

Une trame ingénieuse

Des éclaircissements viendront, relayés par d’autres questions. La trame des Frères Sisters est ingénieuse. Car l’évolution des frères repose sur leur confrontation avec un autre tandem, très original, dont on suit en parallèle le chemin vers la Californie. Morris (Jake Gyllenhaal) est un détective lettré et soigné, qui tient un journal de bord où il cite Thoreau. Il suit à la trace Warm (Riz Ahmed), un chercheur d’or « à la peau mate et qui mange salement » mais dont la science et l’esprit visionnaire brillent comme les pépites qu’il convoite. Morris doit garder un œil sur lui en attendant que les frères Sisters débarquent pour l’éliminer. Mais rien ne va se passer comme prévu. Outre ses ruptures de ton, le récit surprend par ses rebondissements, qui relancent l’action vers de nouveaux enjeux. Bientôt, les duos fusionnent en un curieux quatuor, où chacun — le doux, le violent, le dandy, l’idéaliste — s’interroge sur sa propre image.

Il y a autant de motifs personnels que de fantaisie dans ce western, qui parvient à décoller vers l’allégorie historique et politique, en évoquant tout à la fois la férocité affairiste d’un magnat de l’ombre (via la figure du Commodore, l’employeur des frères), la ruée vers l’or, mais aussi la soif d’une utopie, le rêve d’une société alternative, pacifiée. Sur l’usage néophyte de la brosse à dents, la découverte ébahie de la grande ville et de ses commodités, le film retrouve la candeur du conte. Un conte tantôt féerique — pure magie que la scène d’apparition de l’or dans la rivière —, tantôt terrifiant : les cauchemars dominés par la monstruosité du père des Sisters. Il arrive même que ces deux registres extrêmes se rejoignent. Quand, par exemple, une my­gale s’engouffre dans la bouche ouverte d’Eli endormi. La suite est étonnante : en quelques plans elliptiques, le ciné­aste nous fait à fois ressentir l’agonie et la robustesse herculéenne du cow-boy.

Son film le plus coûteux

La patronne de saloon transgenre, la prostituée émotive : les personnages féminins, bien qu’éphémères, sont eux aussi fabuleux. Tant d’un point de vue narratif que plastique, cette aventure est riche, variée, mais sans forfanterie aucune. C’est paradoxalement avec ce film, le plus coûteux qu’il ait jamais tourné, servi par une brochette prestigieuse d’acteurs (tous impeccables), que le cinéaste est peut-être le plus intimiste, le moins spectaculaire. Pas de grand canyon, nulle chevauchée. Mais des petits coins de nature, des sentiments, des personnages à plusieurs facettes, une myriade d’instants à part. Comme celui-ci : la caresse du soleil, un rideau qui bouge, soulevé par un léger vent. La paix elle aussi peut être une sensation forte.

Jacques Morice, Télérama