Plaire, aimer et courir vite

Christophe Honoré - France - 2018 - vofr - 132' - Couleurs - Numérique

1990. Arthur a vingt ans et il est étudiant à Rennes. Sa vie bascule le jour où il rencontre Jacques, un écrivain qui habite à Paris avec son jeune fils. Le temps d’un été, Arthur et Jacques vont se plaire et s’aimer. Mais cet amour, Jacques sait qu’il faut le vivre vite…

Critique

On comparera probablement Plaire, aimer et courir vite à 120 Battements par minute. Rien à voir, pourtant. Le film de Robin Campillo, même s’il détaillait une relation amoureuse, était une œuvre de combat : un plaidoyer pour les actions d’Act Up et une dénonciation de l’indifférence de l’Etat français devant les victimes d’un virus mortel qui les emportait sans rémission. Même si l’on sent la même détresse chez Christophe Honoré (« Ils font tout pour qu’on crève en cachette, alors il n’y a pas de raison que ça change si l’on survit », dit l’un des personnages), son film est une chronique romanesque. Romantique, aussi, au sens noble du terme, c’est-à-dire fatale. S’y profilent les restes éparpillés des Chansons d’amour — le film qui l’a révélé — mais débarrassés de toute préciosité. Ce qu’il filme, aujourd’hui, est enrobé d’une gravité nouvelle : comme si le temps avait fait son œuvre, en lui apportant, en cadeau, un afflux de sensibilité et de mélancolie.

On retrouve, cependant, les audaces formelles dont il est familier : la rencontre des deux futurs amants dans un cinéma de Rennes, par exemple, où ils s’observent, se jaugent, se défient — jusqu’à ce plan, très beau, de leurs nuques, filmées en ombres chinoises, devant un écran qui projette La Leçon de piano de Jane Campion. Difficile de résister, aussi, à la double scène de bain, l’une réaliste et l’autre fantasmée, dont on ne sait laquelle est la plus émouvante. Celle où Jacques, allongé dans sa baignoire, hisse au prix d’efforts douloureux le corps presque sans force de Marco, son ex (Thomas Gonzalez) — l’homme qui l’a fait souffrir, l’homme qu’il a fait souffrir — pour partager un moment d’une confondante bonté. Ou celle, plus tard, où allongé dans l’eau, il imagine la jambe de Marco se tendre vers son épaule, comme un appel auquel il sait qu’il devra répondre très vite.

Curieusement, ce film sombre est émaillé de moments légers, extrêmement drôles : à la sortie du théâtre de Rennes, tard le soir, Jacques aimerait bien rejoindre Arthur à qui il a donné rendez-vous, mais le voilà contraint d’écouter le bavardage gonflant d’une comédienne exaltée et gaffeuse… Hommage évident à La Peau douce de François Truffaut, où Jean Desailly ne songeait qu’aux yeux et aux rires de Françoise Dorléac, mais devait supporter la présence d’un ami d’enfance, dont il n’arrivait pas à se débarrasser… Tout le lent flirt entre Jacques et Arthur évolue en une suite de badinages amusés, de plus en plus intenses, où l’un tutoie et l’autre vouvoie, comme pour maintenir la distance entre le flirt et la passion. On est en plein « roman d’apprentissage » ; ce sont les téléphones, et non plus les lettres, qui font naître une complicité menant peu à peu au désir. Pas les omniprésents portables d’aujourd’hui, mais des objets parfois complices, le plus souvent impassibles, que le cinéaste transforme — jusqu’à son magnifique dénouement — en instruments du destin…

On pourra regretter, sur la fin, quelques longueurs, Christophe Honoré ne parvenant visiblement pas à s’arracher à des personnages qui lui sont chers. Qu’importe : il n’a jamais saisi avec une telle intensité les hésitations amoureuses, la certitude de l’éphémère et l’intrigante osmose entre la douceur du sexe et sa crudité.

Pierre Murat, Télérama