FORTUNA

Germinal Roaux - Suisse, Belgique - 2018 - vost - 102' - Noir et Blanc - Numérique

Fortuna, jeune éthiopienne de 14 ans sans nouvelles de ses parents, est accueillie en Suisse par les moines du Monastère du Simplon, en haute montagne. Elle y rencontre Kabir, un réfugié de 26 ans, dont elle tombe éperdument amoureuse. Un jour, Kabir disparaît. Avec des images superbes, toutes en éclats de lumières et en nuances de gris, Germinal Roaux immortalise ici les tragédies de l’amour impossible, le désarroi spirituel et la fuite vers l’ailleurs.

Critique

Alliant beauté de l’image et interrogations spirituelles, Germinal Roaux raconte en noir et blanc une tragédie humanitaire dans le décor glacé des Alpes. Un film splendide et bouleversant

 

Germinal Roaux est venu au cinéma sans avoir fait d’école, sans autre légitimité qu’une parfaite maîtrise de l’art photographique acquise en autodidacte dès l’adolescence et perfectionnée en dix années passées à tirer le portrait des cabossés de l’existence que L’illustré rencontrait dans sa rubrique «Vécu». En 2004, le photographe lausannois signe son premier film, Des tas de choses, portrait plein de grâce d’un trisomique. Suit Icebergs, une embrouille entre jeunes, et un premier long-métrage en 2013, Left Foot, Right Foot, ou l’éducation sentimentale d’une jeunesse qui ne sait plus sur quel pied danser pour donner un sens à son existence.

 

Avec Fortuna, le réalisateur lausannois atteint au sommet de son art, qui conjugue perfection formelle, sincérité et amour des gens. Chaque plan est composé avec une rigueur extrême. Vues extérieures dans lesquels les amas de neige brouillent les lignes droites de l’architecture humaine. Clairs-obscurs dignes de Georges de La Tour: Fortuna regarde par la fenêtre et son profil se détache sur quelques verticales jalonnant la nuit et la lumière. Le cinéaste s’exprime exclusivement en noir et blanc. Cette prescription impose une certaine distance et va à l’essentiel, la vérité des regards.

 

Par ailleurs, Germinal Roaux a l’élégance de parier sur l’intelligence du spectateur. Il privilégie l’ellipse, escamote des éléments comme la policière qui interroge Fortuna, suspend chaque scène avant qu’elle ne tourne à la dissertation. Il fait confiance à la puissance de l’image et du son pour raconter sans glose les tourments de l’âme. En atteste la scène de fête: les requérants de l’hospice ont sorti les clarinettes, ils oublient leurs soucis en dansant. Tout sourire, Fortuna gambille joyeusement avec Kabir. Ce n’est toutefois pas la musique entraînante que l’on entend, mais un thrène traduisant le désespoir de l’adolescente, bannie de la liesse, en butte à l’injustice du monde. (…) En abordant le thème douloureux des mineurs non accompagnés, Germinal Roaux se détourne de l’approche politique des documentaires de Fernand Melgar pour privilégier la poésie, montrer la lumière intérieure, dire l’indicible.

 

Primé au Festival de Berlin, hanté par la poignante mélancolie que distillent les musiques d’Ólafur Arnalds, des violoncellistes Hildur Gunadóttir et Sarah Cunningham, Fortuna se garde bien de tirer des conclusions. Le film donne la priorité aux images symboliques, un poussin mort qu’on ensevelit dans la neige, des escarbilles qui s’élèvent dans la nuit, pour rappeler les mots de saint Jean: «Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’esprit est esprit.» Un souffle spirituel porte ce film splendide.

Antoine Duplan, Le Temps

Projeté dans le cadre de

15 Mai 2018
Fortuna de Germinal Roaux
Fortuna, 14 ans, une jeune adolescente éthiopienne, sans nouvelles de ses parents depuis son arrivée à Lampedusa en Italie, est accueillie en Suisse avec d’autres réfugiés dans un hospice à plus de 2000m d’altitude pour passer l’hiver.