Le Rideau déchiré

Alfred Hitchcock - Etats-Unis - 1966 - vost - 126' - Couleurs - Numérique

Un chercheur en physique nucléaire, Armstrong, rompt sans explications avec sa fiancée et assistante, Sarah, avant de se rendre à un congrès à Copenhague. Intriguée, elle le suit et découvre qu'il part en réalité pour Berlin-Est. Décidée à comprendre, elle prend le même avion et se rend compte que le professeur semble avoir choisi de passer à l'Est…

Critique

S’il n’a pas une réputation aussi flatteuse que La Mort aux trousses ou Les OiseauxLe rideau déchiré apparaît pourtant, aujourd’hui, comme un excellent film d’espionnage, habile, trépidant, qui porte indéniablement la marque du maître. En prenant pour prétexte une histoire nébuleuse de physiciens et de missiles de défense, Hitchcock joue avec son spectateur et multiplie les points de vue, qui sont autant de fausses pistes : après une première moitié où tout passe par le regard de Sarah/Julie Andrews, par les questions qu’elle se pose à propos de son fiancé Michael/Paul Newman (mène-t-il un double jeu ? Est-il sur le point de vendre traîtreusement des secrets à l’ennemi ?), la suite adopte une nouvelle perspective et jette une toute autre lumière sur ce qui se jouait avant. Le cadre de la Guerre Froide, propice aux oppositions les plus manichéennes, est traité au contraire avec une ironie et une ambiguïté qui permettent à Hitchcock de renverser les catégories toutes faites héros-ennemis : qui apparaît le plus "salaud" entre l’Américain manipulateur et un peu veule (Newman n’a pas la décontraction savoureuse d’un Cary Grant, mais incarne bien cette dualité) et les Soviétiques ? Pas de réponse, bien entendu, dans Le Rideau déchiré, juste un monde trouble où chacun nourrit des intentions peu avouables, qu’il soit espion ou non : on pense notamment à cette scène où Newman et Andrews rencontrent une comtesse polonaise (Lila Kedrova), mélange de douceur excentrique et de menace diffuse (elle est prête à tout pour quitter l’Allemagne de l’Est avec l’aide des deux américains, quitte à les faire chanter). Comme beaucoup de films d’Hitchcock, Le rideau déchiré débute en sourdine, posant patiemment les bases de son intrigue, avant de s’emballer complètement et d’enchaîner les morceaux de bravoure. Le récit devient alors celui d’un homme traqué et se transforme en pure course-poursuite ludique, où chaque scène est l’occasion d’explorer les ressources de l’espace et de gonfler le suspense avec une série d’effets : effets visuels (le bus et sa course contre la montre), effets sonores (la scène dans le musée allemand, rythmée par un simple bruit de pas, qui résonnent comme autant de battements de cœur)... La complexité des situations se double de la complexité même du réel puisque Hitchcock, goguenard, souligne à quel point il est difficile, pour des individus inexpérimentés, de "tuer un homme" : en témoigne cette séquence interminable et anthologique où Newman essaie d’occir l’ambivalent Gromek (Wolfgang Kieling, délicieux). On pourrait reprocher au cinéaste un ton un peu plus froid que d’habitude, un certain manque d’entrain : si le film délivre quelques pointes d’humour, il n’en regorge pas tout à fait, et le couple Newman/Andrews n’a pas le charme désinvolte des meilleurs Hitchcock. Mais ces quelques réserves (très légères !) passées, on ne peut nier au maître une conduite royale du récit, un suspense efficace, jusqu’au dénouement dans une salle de spectacle, qui nous rejoue le climax de L’homme qui en savait trop. En faisant correspondre, une fois de plus, l’art dramatique et le film d’espionnage, la scène de théâtre et l’écran de cinéma, Hitchcock nous suggère, dans un clin d’œil, que tout ceci n’était que simulacre et divertissement. Que peut-on demander de mieux à un film de genre, surtout quand il est réussi ?

Frédéric de Vençay

Projeté dans le cadre de

Du 29 Janvier 2018 au 7 Mars 2018
L’œuvre d’Alfred Hitchcock, de The Lodger à Psychose, en passant par Les Enchaînés et La Mort aux Trousses, a enchanté les spectateurs et enthousiasmé certains critiques comme François Truffaut, Eric Rohmer ou Claude Chabrol