Pour le réconfort

Vincent Macaigne - France - 2017 - vofr - 91' - Couleurs

Pascal et Pauline reviennent sur les terres de leurs parents après des années de voyage, et se retrouvent dans l’impossibilité de payer les traites du domaine. Ils se confrontent à leurs amis d’enfance, qui eux, d’origine modeste, n’ont jamais quitté leur campagne. Et à Emmanuel surtout, qui veut racheter leur terrain au meilleur prix pour l’expansion de ses maisons de retraite. Entre les amitiés d’hier et les envies de demain, la guerre aura-t-elle lieu ?

Critique

Entretien avec le réalisateur

Le film commence par une discussion sur Skype, où l’on comprend qu’un frère et une soeur s’apprêtent à revenir à la maison,
après avoir claqué le fric de leur père. Ce motif des enfants prodigues était déjà présent dans votre court-métrage (Ce qu’il
restera de nous) et dans votre téléfilm (Dom Juan et Sganarelle). D’où vient cet intérêt ?

Honnêtement c’est inconscient de ma part… Maintenant que vous le dites j’ai aussi fait ça dans ma pièce Requiem 3, au
théâtre. Ca vient peut-être de mon histoire personnelle, moins sur des questions d’argent que d’héritage idéologique. Une partie
de ma famille est iranienne et ultra-politisée. Elle a beaucoup souffert pour cette raison, alors que moi j’ai grandi en France,
tranquillement ; j’ai été préservé de tout ça. Du coup je me demande toujours ce que ça veut dire d’hériter, refuser d’hériter, ou
devoir assumer un héritage, ce que c'est que la douleur familiale ou politique, l'injustice de l'histoire et ses affreux oublis, souvent
je me suis répété pendant ce film qu’une famille heureuse, c'est une famille qui n'a pas encore hérité. A quel moment on prend
ses responsabilités d’homme ? A quel moment, nous pouvons nous faire voler notre vie par nos propres héritages. Comme si la
bonne convenance, la bonne façon d'être ou de faire pouvait devenir nos propres tombeaux aussi... et finalement nous passerons
une vie à essayer d'être libre et souvent sans jamais y parvenir vraiment. J’ai par ailleurs toujours été fasciné par le mythe
biblique du fils prodigue. L’idée que le frère qui a fui, qui a dilapidé la fortune familiale, qui s’est souillé aux quatre coins du
monde, est préféré par le père à celui qui est resté à la maison, qui a travaillé, qui a suivi les consignes du père. C’est une idée très
immorale au fond. Mais nous sommes tous les enfants de Caïn finalement ....

Le père, ici, est symbolisé par une croix en haut d’une bute. Une croix monumentale, écrasante…

Je disais à mes acteurs : faites comme si cette croix, ce père, c’est la France. Ça m'intéresse d'analyser ce qu'on a légué et de le
traiter avec le plus de noblesse possible, d'éviter de faire de nos racines, de notre héritage une trame social mais plutôt d'essayer
d’anoblir les personnages en les laissant devenir des symboles plus grands que leur quotidien, et les laisser prendre la parole en
les montrant à ces moments de crises rares où nous essayons de dire profondément ce que nous sommes.... et même bêtement.
Bref, ce père mort, a donné, à Pascal et Pauline des choses matérielles, de l’argent, et un héritage mais pas de quoi se débrouiller
dans la vie, je veux dire pas de quoi appréhender le monde avec amour ou plutôt pas les armes pour vieillir sans abandonner leur
rêves. Il y a une scène que j’ai coupé où Pauline Lorillard parlait à son père mort devant La Croix et disait : « pourquoi tu nous a
fait en sucre ». Mais d'une certaine manière ils sont tous pris : Manu, Laurent, Pauline ou Pascal, dans le monde que leur a laissé
ce père mort. Ils agissent dans ce présent, dans un système décidé pour eux. Où ils n'ont que quelques possibilités. Et aux prises
de la géographie de ce pays. Avec ses contraintes et ses zones de force...

Après avoir insulté copieusement, et dans leur dos, ses deux amis d’enfance, Pascal et Pauline qui sont donc les héritiers de ce
père, Emmanuel Matte cogne sur la croix. On sent chez lui un ressentiment et une colère inextinguibles, alors qu’au fond il s’en
sort bien dans la vie. Pourquoi cette violence ?

Cette violence on la sent très puissamment en France aujourd’hui. Le pays est profondément divisé. Et rien ne semble en mesure
de pouvoir calmer ça. Le manque d’espoir d’exister crée des radicalismes de toutes sortes. Et je voulais montrer ça. Je pensais à
Chabrol, mais un Chabrol d’aujourd’hui. Qu'est ce que ce besoin d'exister et qu’est-ce que tout ce ressenti ?

Les gens de votre génération, qui est aussi la mienne, ont grandi avec l’idée, martelée dès le collège, que les classes sociales
n’existaient plus et que tout le monde allait s’épanouir dans une vaste classe moyenne. On voit bien aujourd’hui que c’était un
mensonge, et votre film le montre très précisément.

On nous a élevé en nous répétant que nous sommes des enfants gâtés, ou plutôt en nous disant qu’il n’y aurait plus de conflits,
que la méritocratie allait tout régler. C’était une illusion. Dans ma jeunesse je pensais vraiment que nous nous en sortirions avec
plus de joie et moins de violence. Mais j'espère que le film donne de la force plus qu'il ne donne à voir ma profonde peur et ma
profonde mélancolie. Je voulais que ce film soit un geste humble, libre et drôle malgré tout, une parole simple, qui nous divise en
nous même. Mais pas les uns et les autres ... Qui ne donne pas de solution ni ne prenne de parti et qui fasse confiance à
l’intelligence du spectateur. J'espère qu'on entend un peu tout ca. J’ai voulu aussi montrer la persistance des trois classes sociales
selon Marx. Il y a les aristocrates qui héritent et qui n’ont pas besoin de travailler (Pascal et Pauline), les bourgeois qui gagnent
tout à la sueur de leur front et veulent détrôner les aristocrates (Emmanuel et Laure), et les prolétaires (Laurent et Joséphine), qui
sont les cocus de l’histoire, les braves serviteurs, à jamais. (...)