Pour le réconfort

Vincent Macaigne - France - 2017 - vofr - 91' - Couleurs - Numérique

Pascal et Pauline reviennent sur les terres de leurs parents après des années de voyage, et se retrouvent dans l’impossibilité de payer les traites du domaine. Ils se confrontent à leurs amis d’enfance, qui eux, d’origine modeste, n’ont jamais quitté leur campagne. Et à Emmanuel surtout, qui veut racheter leur terrain au meilleur prix pour l’expansion de ses maisons de retraite. Entre les amitiés d’hier et les envies de demain, la guerre aura-t-elle lieu ?

Critique

Adaptation lointaine de la Cerisaie de Tchekhov, le premier long métrage de  Vincent Macaigne se déploie sur fond de lutte des classes contemporaine.

Alors, ils gueulent ? Eh bien non, pas tant que ça. Les habitués des mises en scène théâtrales hystérisées et cathartiques du comédien Vincent Macaigne, qui déploient leur pyrotechnie autodestructrice à grands renforts de fumigènes, chutes d’eau, hurlements et débauche de basse à rendre sourd, en seront pour leurs préjugés. Même s’il leur arrive de le faire, et de se balancer des horreurs, les personnages de son premier long métrage, Pour le réconfortprésenté ici à l’Acid lors d’une séance unique, se déploient plutôt dans un calme relatif qui en paraît presque assourdi, délicat comme l’image au caméscope qui les emprisonne et les colle au plus près.

Hanté par l’interrogation posée par le titre de son précédent moyen métrage, Ce qu’il restera de nous, ce film-ci est une très libre adaptation de la Cerisaie de Tchekhov, dont l’influence apparaît d’autant plus clairement que le film exhibe ses coutures, et saisit à dessein des personnages en train de jouer un rôle. C’est cela qui en fait la grâce, ce point de suspens entre théâtre et cinéma, Russie du XIXe et France du XXIe.

Pas de cerisiers ici, mais des peupliers et des feuillus de la campagne orléanaise, dans le vaste «domaine» de Pascal (Pascal Rénéric) et Pauline (Pauline Lorillard), deux héritiers frère et sœur ayant passé respectivement cinq ans au Mexique et quelques mois à New York, «dans l’ivresse que peut avoir l’exil pour les bien nés». Ils y ont bu et dansé leur héritage, les traites n’ont pas été payées, le domaine va être saisi. Le Lopakhine qui va s’en emparer est un ami d’enfance, Emmanuel (Emmanuel Matte), entrepreneur en maisons de retraite : il compte raser la demeure et les bois, et construire à la place un ensemble de petits pavillons, «village de vieillards en briques biologiques». Dévoré par un ressentiment qui semble attisé par sa réussite, il est ce personnage à qui Vincent Macaigne fait dire des phrases comme «l’avenir de la France, c’est la vieillesse», ou encore «le débile, il est nombreux». Sa femme, Laure (Laure Calamy), se vit en héroïne méritante parce qu’elle a un emploi, déteste la gauche des ronds-points municipaux et aimerait qu’Emmanuel «écrase» Pauline et Pascal («Ces gens-là votent pour eux»). Ces derniers illustrent deux versants de la grande bourgeoisie oisive, poésie éthérée repliée sur sa propre angoisse pour elle, mépris et arrogance illusionnée pour lui. Et au milieu, Laurent (Laurent Papot), un ami un peu benêt, tiraillé entre les deux pôles, servilité et rancœur justifiée.

Tout ceci est ressassé sans trop de stridence, notamment grâce à la légèreté du dispositif, la fluidité du montage et la poésie de certains tableaux sonorisés (scènes de fête, crépuscule au bord d’un lac). Pourquoi ces gens qui se détestent traînent-ils encore ensemble, se demande-t-on à la longue ? La réponse est une histoire de France, et viennent à l’esprit les mots de l’historien Michel Winock sur notre«guerre civile intermittente devenue structurelle», désormais plus symbolique et oratoire que gestuelle. Le terreau où le film se déploie, on l’identifie d’autant mieux qu’on s’est penché dessus à la façon d’entomologistes pendant la campagne électorale, il est le lieu d’une lutte des classes où s’opposent deux factions - aucune ne l’emportera. C’est là que se loge la différence avec la Cerisaie : il n’y a pas ici d’adieu à un monde qui s’éteint pour en préfigurer un nouveau, il y a l’impossibilité d’envisager autre chose qu’une immense impasse.

Le doigt dans la prise d’un certain mal-être contemporain, Macaigne a un don pour capter dans ses dialogues le rythme naturel des échanges sociaux.(...) On s’en voudrait, toutefois, de faire de Pour le réconfort un petit théâtre social acide alors qu’il baigne aussi dans une nostalgie retenue, où l’apparition de retraités regardés avec tendresse donne une autre signification, moins ironique, à la phrase d’Emmanuel sur l’avenir de la France : sa vieillesse.

Elisabeth Franck-Dumas, Libération