La Fille inconnue

Jean-Pierre et Luc Dardenne - Belgique - 2016 - vofr - 113' - Couleurs - Numérique

Jenny, jeune médecin généraliste, se sent coupable de ne pas avoir ouvert la porte de son cabinet à une jeune fille retrouvée morte peu de temps après. Apprenant par la police que l'identité de la jeune fille est inconnue, Jenny se met en quête de trouver son nom…

Critique

Dans ce nouveau film, l’impeccable et probe docteur Jenny Davin (Adèle Haenel) morigène excessivement son stagiaire puis refuse d’ouvrir sa porte à un patient parce que l’heure de fermeture est passée. Or, la personne qui a sonné est retrouvée morte quelques minutes plus tard : c’est une jeune Noire sans papiers d’identité. Se sentant coupable de ce décès et comptable de funérailles dignes, Jenny va enquêter sur cette “fille inconnue” pour sinon trouver les causes de sa mort, au moins dénicher son identité pour qu’elle soit enterrée avec son nom et ne reste pas éternellement anonyme.

Les morts sans nom de l'histoire

Tout le talent des Dardenne est là, dans cette façon de parler politique à partir de situations particulières et sans jamais formuler explicitement le grand sujet filigrané dans leur récit. Ainsi, si notre docteur Justice a fermé sa porte au lieu de l’ouvrir, cette question n’est-elle pas celle qui occupe l’Europe et le monde tous les jours à propos des “migrants” ? Une affaire de frontière, de seuil, de dedans-dehors, de souci de l’autre ou d’indifférence.

Et si Jenny Davin tient obstinément à rendre son identité à cette morte, est-ce parce qu’elle est une presque homonyme de Julien Davenne (le personnage de La Chambre verte de Truffaut qui s’occupait aussi des morts) ou est-ce en écho à tous ces morts sans nom des massacres de l’histoire ? Les Dardenne ne le disent jamais mais le suggèrent entre leurs images.

Jenny est médecin, pas détective. Pourtant, elle progresse dans son enquête, grâce précisément à l’expertise de son métier : l’écoute des corps, le décryptage de ses mouvements internes. Tous ceux qui sont mêlés de près ou de loin à la mort de la fille inconnue somatisent, et Jenny détecte leurs mensonges à travers un pouls qui s’emballe, une crise de vomissement, une douleur stomacale ou dorsale.

Caméra posée et découpage classique

Quand la parole est muette ou mensongère, les corps parlent. Cinéastes physiques, depuis toujours extrêmement précis sur les corps, leurs mouvements, leurs vitesses, leurs lourdeurs, leurs positions dans l’espace du plan, les frères fondent ici en un même geste leur principe central de mise en scène et leur dramaturgie. C’est nouveau et c’est brillantissime.

Rappelons aussi à l’adresse de ceux qui estiment qu’ils font toujours le même film que les frères ont minutieusement évolué depuis les caméras à l’épaule et les plans de dos de leurs premiers films jusqu’à la caméra posée et au découpage classique de série B ultrasèche de La Fille inconnue.

Si le cinéma des Dardenne est à ce point pensé, précis et rigoureux, ce n’est pas pour délivrer un cours théorique sur tableau noir mais pour aboutir aux émotions les plus puissantes sans putasserie. Dans les scènes finales, on a du mal à retenir ses larmes, même si les frères remettent de grands coups de couteau dans le partage trop simpliste entre le bien et le mal.

Et, on allait oublier de le hurler : ce film est porté par une Adèle Haenel dardennisée, tranchante comme une lame, pour laquelle on ne trouve pas d’autre qualificatif que géniale.

Serge Kaganski, Les Inrocks

Projeté dans le cadre de

Du 10 Janvier 2018 au 18 Janvier 2018
Un double souffle
Faire des films à deux quand on est frères ça arrive (aux frères Coen, aux Washowsky, qui sont maintenant deux soeurs) mais pas souvent. En 1996 La Promesse est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs et c'est le vrai début de la carrière de Jean-Pierre et Luc Dardenne.