LA PROMESSE

Jean-Pierre et Luc Dardenne - Belgique - 1996 - vofr - 93' - Couleurs - 35mm

Dans la banlieue liégeoise. Roger vit d'un système sordide parfaitement au point. Il gagne sa vie en «important» des immigrants clandestins qu'il emploie ensuite, pour des salaires de misère, sur le chantier de son propre immeuble. Igor, son fils de 15 ans, à peine sorti de l'enfance, ne voit rien de la monstruosité de son géniteur et se laisse convaincre sans difficulté d'abandonner sa place d'apprenti-mécanicien pour seconder son père…

Critique

Pas le temps de souffler. On est happé, submergé par la puissance des images qu'on croirait documentaires. Une réalité sordide, âpre, poisseuse : le marchandage ordinaire de la misère d'aujourd'hui. Dans la banlieue de Liège, no man's land du déclin industriel, Roger, magouilleur de première, embarque dans sa camionnette un groupe de travailleurs clandestins. Des étrangers, aux visages hagards, qui découvrent à travers la vitre le décor de leur exil.
La camionnette traverse la Meuse et la grisaille, roule un moment. Puis s'arrête dans la cour d'un immeuble pourri, où vivent déjà d'autres clandestins. Roger annonce les prix à un interprète, dicte ses conditions. Tout va très vite. Les billets, les passeports circulent. Roger inspecte la baraque, frappe aux portes, réclame son fric. Dans les chambres, gens entassés, situations précaires, trafics en tous genres, prostitution. On est au coeur du petit commerce ­ sauvage, illégal ­ de Roger. Une zone sans morale où le cynisme est roi. Mais où personne ne bronche. Chacun accepte le deal.
Une caméra serrant de près des visages plus vrais que nature, un décor qui ne s'invente pas, une impression de réalité saisissante : tous ces éléments évoquent les (bons) reportages télé ou, mieux, le cinéma vérité. Mais il s'agit bien d'une fiction qui nous embarque non du côté des pauvres exploités mais de celui de l'exploiteur.
Roger, c'est un salaud ordinaire, mais qui peut faire très peur. Pas un feignant. Il trime, il sue, il flippe aussi. Y'a l'inspection du travail qui vient fourrer son nez dans les affaires. Jamais tranquille, Roger, qui « fait tout ça » pour son fils, pour vivre peinard avec lui, dans une vraie maison.
A partir de là, les choses se compliquent forcément. Le fils s'appelle Igor. C'est un môme indompté de 15 ans, crinière dorée, la clope toujours au bec. Un ange pasolinien avec une gueule d'enfant vieillie trop vite. Normal, Igor est déjà dans le monde des adultes. Hormis une ou deux virées avec des gamins de son âge sur un kart trafiqué, il est toujours plongé dans les combines de son père. En principe, il bosse comme apprenti mécano dans un garage. Mais tout ça l'intéresse à peine. C'est du bidon. Dès que son père a besoin de lui, il file le rejoindre.
La mère, on ne sait pas ce qu'elle est devenue. On ne le saura jamais car ce qui compte, ici, c'est le présent, l'instant. On voit que Roger traite son fils comme un complice, un pote. Relation troublante, asphyxiante dans son caractère charnel. Roger agit moins comme un père que comme un tuteur malsain. « Merci Papa », souffle un moment Igor. « Je m'appelle Roger », rétorque l'autre. Enchaîné à ce père incertain, Igor apprend tout de lui. Ayant grandi dans le mal, il ne se pose pas la question du bien.
La Promesse, c'est une réalité sociale implacable. Mais c'est aussi cette relation intime névrotique. De cette intrication naît une tension permanente, souterraine, un mouvement incessant, vertigineux. Igor et Roger ne tiennent jamais en place. Comme si s'arrêter, pour eux, signifiait réfléchir ou mourir.
Le père et le fils forment une machine humaine incontrôlable. Jusqu'au moment où un grain de sable enraye la mécanique. L'imprévu, le truc idiot. La chute d'Amidou, un clandestin qui tombe d'un échafaudage et se blesse mortellement. Igor veut l'emmener à l'hôpital, mais son père s'y oppose. Ils dissimulent le corps puis l'enterrent dans le ciment. Scène terrifiante, qui dure une éternité. Terrifiante car antispectaculaire. Gestes mécaniques. Pas d'état d'âme.
La chute d'Amidou fait basculer le film, en inverse le cours. Car, avant de mourir, Amidou a fait promettre à Igor qu'il s'occuperait de sa femme. Lentement, péniblement, Igor chemine vers la vérité, la conscience morale. Il cesse pour cela d'être un fils. Il doit se battre contre son père. Affronter la peur, s'arracher à lui-même et trahir. La promesse exige ce sacrifice. Un prix élevé qui passe par la culpabilité mais aussi par la découverte de l'autre, de l'étranger, incarné par la femme d'Amidou. A son contact, Igor redevient un enfant.
Ce qui est très fort dans La Promesse, c'est que sentiments et fantasmes ne sont jamais ni plaqués ni représentés. Ils s'incarnent naturellement dans le déroulement de l'action, parfois haletante comme un thriller. Fulgurance, sécheresse et, surtout, ni jugement ni explication.
Dans ce gouffre insondable de médiocrité, tout s'achète. Et tout le monde ment. Il n'y a plus que des gens enlisés, qui se débattent seuls, même si l'itinéraire d'Igor prouve que tout n'est pas perdu. Reste Roger. Crapule bien sûr, mais lui aussi victime. Une scène ­ la plus forte ­ le montre soudainement prisonnier, un pied enchaîné. Comme un animal enragé, il tend tout son corps vers Igor, sans parvenir à l'atteindre. Geste primitif, pathétique et violent, à l'image de ce film, terriblement humain.

Jacques Morice, Télérama

Projeté dans le cadre de

12 Janvier 2018
Jean-Pierre et Luc Dardenne viennent présenter en personne La Promesse, le film qui les a fait connaître, et Rosetta qui fut leur première palme d’or à Cannes…  Une occasion unique d’échanger avec les deux Liégeois, sur le cinéma, celui qu’ils font, celui qu
Du 10 Janvier 2018 au 18 Janvier 2018
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Faire des films à deux quand on est frères ça arrive (aux frères Coen, aux Washowsky, qui sont maintenant deux soeurs) mais pas souvent. En 1996 La Promesse est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs et c'est le vrai début de la carrière de Jean-Pierre et Luc Dardenne.