A Ciambra

Jonas Carpignano - Italie, France - 2017 - vost - 120' - Couleurs - Numérique

Pio a 14 ans et veut grandir vite. Comme son grand frère Cosimo, il boit, fume et apprend l’art des petites arnaques de la rue. Et le jour où Cosimo n’est plus en mesure de veiller sur la famille, Pio va devoir prendre sa place. Ce rôle trop lourd pour lui va vite le dépasser et le mettre face à un choix déchirant.

Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes en 2017 et en lice pour l’Oscar du meilleur film étranger. 

Critique

L’adolescence vécue comme un empêchement

Le personnage de Pio ne vaut pas seulement pour sa détermination à devenir grand, mais surtout pour sa maladresse, son incompétence, sa fragilité et, pour ainsi dire, sa virginité, dans le monde rugueux de la délinquance. Une fois son grand frère et son père ­incarcérés, le voilà propulsé à la tête de la famille, sans pour autant avoir la carrure d’un chef. Il fonce tête baissée dans des petits délits mal fagotés, dont il peine lui-même à se dépatouiller, parce qu’il est claustrophobe, qu’il craint la vitesse des trains, qu’il ne sait pas s’y prendre, qu’il se fait ­rabrouer par sa mère et ses sœurs.

On n’assiste pas ici à la fabrique d’un « boss », qui serait plus malin ou plus débrouillard que les autres, mais à un embarras d’enfance qui, telle une gangue, ne parvient pas à se dissiper. Le film touche alors à la nature même de l’adolescence, vécue comme un empêchement, un âge où l’on veut tant, mais où l’on ne peut rien. A chaque larcin, Pio doit s’en remettre à Ayiva, un immigré burkinabé qui traîne dans le quartier, lui prête main-forte et avec lequel il finit par se lier d’amitié.

En emboîtant le pas aux circulations de l’adolescent, la mise en scène de Carpignano, mobile et à l’affût, s’étend progressivement vers des milieux mitoyens. D’un côté, il décrit, avec un certain sens du détail, la famille rom, centrée sur une matrone gérant les ­dépenses du foyer, avec, autour d’elle, les hommes qui passent ­régulièrement par la case prison et la marmaille insolente qui, ­copiant les adultes, fume et boit du vin.

Lors d’une scène de funérailles, la caméra s’arrête tour à tour sur les visages de chaque membre du clan, des parents aux enfants, avec une émouvante ­solennité. De l’autre côté, Pio fait une percée vers la communauté des Ghanéens, vivant à quelques encablures. Mené là par ses ­« affaires », l’enfant est invité à ­regarder un match de foot et passe une soirée arrosée avec les Africains, s’ouvrant soudainement, laissant apparaître un sourire sur son visage d’ordinaire si renfrogné, dans ce qui reste comme l’une des plus belles scènes du film.

Terreau sauvage

Tout du long, le film est soulevé par l’énergie fougueuse et la hargne incendiaire de son jeune héros, qui ne fait jamais que chercher sa place. Son cheminement ouvre toutefois sur la réalité brute de communautés qui ne coexistent que par le trafic d’objets volés, résidus d’un marché de la consommation courante auquel les marginaux – Gitans ou immigrés – ne sont pas admis. A travers cette approche, qui mêle l’itinéraire moral d’un personnage à l’exploration d’une poche de misère sociale, le cinéaste renoue avec les fondamentaux du néoréalisme, dont il incarne une forme d’héritage contemporain.

Par ailleurs, le dernier territoire sur lequel Pio mettra le pied, par inconscience et gourmandise (deux défauts qui le rattachent un peu plus à l’enfance), sera celui de la mafia calabraise (la ’Ndrangheta), qui surplombe tout ce lumpenprolétariat et fera bientôt peser la menace et la honte sur le foyer de l’adolescent.

L’enjeu finit par se resserrer sur la seule relation désintéressée (et donc un peu miraculeuse) qui soit née sur ce terreau sauvage : celle qui lie Pio et Aviya comme deux galériens, deux frères de misère, par-delà les appartenances claniques ou ethniques. De l’affection apparaît entre eux, qu’il faudra peut-être un jour solder pour que Pio s’accomplisse, entre enfin dans la cour des grands.

Le prix à payer, c’est cette poignée de larmes coulant sur les joues de Pio (sans doute les dernières de sa vie d’enfant) et cette étreinte passagère, liant les deux amis lors d’une dernière virée en scooter. Après cela, il n’y aura plus que l’eau glacée du calcul égoïste, en d’autres termes la froideur et la dureté d’être un homme.

Mathieu Macheret, Le Monde