Les Lumières du faubourg

Aki Kaurismaki - Finlande, France, Allemagne - 2006 - vost - 78' - 35mm

Koistinen, gardien de nuit, mène une vie solitaire et désoeuvrée. Sa rencontre avec une jeune femme séduisante pourrait bien changer son existence…

Critique

En 80 minutes, on peut faire le tour du malheur. Le malheur ordinaire, qui accable un homme commun, du nom de Kostinen. Il vit mal de son métier de vigile, mais quand il rêve d'une vie meilleure, il se voit toujours en vigile, dirigeant une agence de surveillance. On ne sait pas pourquoi son supérieur n'aime pas Kostinen, ses collègues non plus. Dans sa vie, la seule personne qui lui prête un peu d'intérêt est la vendeuse de saucisses qui a installé son commerce en bas de l'immeuble d'Helsinki où il habite. Mais il ne s'en aperçoit pas ou, pire, fait comme si de rien n'était. C'est qu'on est dans un film d'Aki Kaurismaki, un cinéaste qui demande à ses acteurs de dire des phrases et d'accomplir des gestes sans jamais leur laisser la latitude d'expliquer, de défendre ou de charger leurs personnages. Cette sécheresse peut tirer des larmes (La Fille aux allumettes) ou secouer de rire (Tiens ton foulard Tatiana). Et quand elle est nourrie d'un accès d'amour de l'humanité, la manière du cinéaste finlandais peut enfler, se faire épique et généreuse, comme ce fut le cas dans son film précédent, L'Homme sans passé (2002). Mais si le bruit du monde ne pénètre que de manière assourdie dans les films de Kaurismaki, il finit par s'y faire entendre. On peut voir dans la profession de Kostinen comme un écho de l'obsession sécuritaire qui a saisi la planète depuis septembre 2001. Et ce qui lui arrive (car il est de ces gens à qui les choses arrivent, même s'il a parfois l'impression de les avoir décidées) reflète une immense confusion qui va bien au-delà de la petite vie du vigile. Le destin du veilleur de nuit n'est pas différent de celui de tant de héros de mélodrames. Alors qu'il traîne sa solitude, il est abordé par une femme trop belle pour lui. Pour elle, il se fait le complice d'un braquage et, pour ne pas la trahir, fera deux ans de prison. À sa sortie, les affaires de Kostinen ne s'arrangent pas, et l'accumulation de ses malheurs en ferait presque un héros burlesque de dessin animé défait dans chacune de ses entreprises, meurtri par les chocs répétés avec les objets et les gens. Manifestement, Aki Kaurismaki n'a pas envie de rire, et le burlesque reste une possibilité, sans cesse présente (c'est aussi un moyen de manifester la continuité entre Kaurismaki et les grands ancêtres qu'il révère... Chaplin, les Soviétiques) mais jamais réalisée. Le film est parcouru d'une telle colère, d'une telle tristesse qu'il en devient presque raide, presque sec. Mais tout est dans le "presque". Kaurismaki est sujet à l'humeur noire, mais aime trop le cinéma, et tient ses possibilités en trop haute estime pour s'abandonner au néant. Les Lumières du faubourg ne brillent pas du seul éclat de la noirceur : il y a aussi la musique - les sublimes tangos de Carlos Gardel, le rock énervé du groupe que vont voir Kostinen et sa noire amante - et l'élégance épurée de la mise en scène. Et puis, sans vouloir raconter la fin de cette descente aux enfers, on pourra discerner in extremis, derrière la sombre lumière du faubourg, comme une lueur d'espoir.

Thomas Sotinel

Projeté dans le cadre de

Du 15 février 2017 au 9 Mars 2017
Comédies et nostalgie
Le cinéaste finlandais Aki Kaurismaki aura soixante ans cette année et son dernier film The other side of Hope, a reçu la Prix de la mise en scène à la Berlinale cette année. Deux bonnes raisons pour rendre un hommage appuyé à ce cinéaste poète e