Voyage à travers le cinéma français

Bertrand Tavernier - France - 2016 - vf - 190 min. - Couleurs

"Ce travail de citoyen et d’espion, d’explorateur et de peintre, de chroniqueur et d’aventurier qu’ont si bien décrit tant d’auteurs, de Casanova à Gilles Perrault, n’est-ce pas une belle définition du métier de cinéaste que l’on a envie d’appliquer à Renoir, à Becker, au Vigo de l’Atalante, à Duvivier, aussi bien qu’à Truffaut ou Demy. A Max Ophuls et aussi à Bresson. Et à des metteurs en scène moins connus, Grangier, Gréville ou encore Sacha, qui, au détour d’une scène ou d’un film, illuminent une émotion, débusquent des vérités surprenantes. Je voudrais que ce film soit un acte de gratitude envers tous ceux, cinéastes, scénaristes, acteurs et musiciens qui ont surgi dans ma vie. La mémoire réchauffe : ce film, c’est un peu de charbon pour les nuits d’hiver."

Bertrand Tavernier

Critique

Bertrand Tavernier avait salué ses cinéastes hollywoodiens favoris — et égratigné quelques autres — dans deux livres-sommes, 50 Ans de cinéma américain (coécrit avec Jean-Pierre Coursodon, chez Omnibus) et Amis américains (Institut Lumière/Actes Sud). C'est par le documentaire qu'il rend un hommage tout aussi vibrant à ses « maîtres » français. Un exercice d'admiration qui est, aussi, un autoportrait.

A la manière des films de Martin Scorsese (Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain,Mon voyage en Italie)il revisite quatre décennies de films, de 1930 aux années 1970, à travers sa propre vie de spectateur et d'homme. Depuis sa première émotion de spectateur, à 6 ans, dans un sanatorium (devant Dernier Atout, de Becker) jusqu'à ses débuts derrière la caméra grâce à Claude Sautet, en passant par ses années d'attaché de presse pour Claude Chabrol, Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Melville.

Son Voyage à travers le cinéma français repose sur le principe du marabout-bout-de-ficelle. De Jacques Becker, il passe à Jean Renoir (le premier fut l'assistant du second), de Renoir à Jean Gabin (qui tourna sous sa direction La Grande Illusion, puis French Cancan)... Il n'oublie pas les musiciens du septième art (beau chapitre sur Maurice Jaubert, le compositeur de L'Atalante et du Jour se lève) et, à côté de grand noms incontestés (Duvivier, Bresson...), n'hésite pas à honorer les trouvailles visuelles d'artisans oubliés comme Jean Sacha. Les nombreux extraits de films sont entrecoupés d'archives savoureuses : l'interview où le scénariste Henri Jeanson fait mine d'oublier le nom de Marcel Carné, qu'il haïssait, est un grand moment d'humour vachard. Et les commentaires de Tavernier sont un régal, qu'il multiplie les anecdotes avec un sourire gourmand ou délivre une captivante leçon de mise en scène. Son enthousiasme est communicatif et (presque toujours) convaincant.

Ces trois heures et onze minutes d'érudition et de passion remplissent parfaitement leur mission : transmettre l'amour du cinéma. Sitôt la projection terminée, on n'a qu'une envie : revoir ou découvrir les quatre-vingt- quatorze films que Tavernier a cités...

Samuel Douhaire, Télérama